gruyeresuisse

28/09/2014

LUFF 2014 (suite) : Martha Colburn Morgane la meurtrière

 

 colburn 2 bon.jpgMartha Colburn au LUFF, Lausanne, octobre 2014

 

Dans les œuvres pluriformes (animations, mannequins, peintures, vitraux, collages, etc.) de l’Américaine Marthe Colburn la femme peut la bête. Mais la bête ailée. Il suffit qu'elle sorte de sa coquille tout en conservant son armure. Dans son repli comme dans sa nudité s'ouvrent bien des champs. Ange ou démone, les animaux la suivent. Le chat barrit, le loup montre les dents. Ainsi armée la femme est à elle seule l'art. Celui qui ne nourrit plus seulement les fantasmes. Ils deviennent des larves anecdotiques dans l’esprit de l’artiste néo-punk.

 

 

 

colburn 4 bon.jpgDémoniaque, gothique ou immaculée la féminité décrypte l’infirmité des mâles à travers des métamorphoses propres  à illustrer combien ils sont grignotés et passent de la feinte de l’idéal à la puissance de l’abîme. L’oeuvre est signe d'une paradoxale énergie et d'un mouvement « rédempteur ».  Ses germinations plastiques deviennent des hantises. Elles appâtent l'inconscient, en perce la peau et rappelle qu'on n'est rien, à personne. Personne n'est rien sinon à la femme. L'exposer en la scénarisant ne revient pas à s'en défaire. Au contraire. Cela permet de montrer ce qui fait la débauche paisible voire l’absence de vertu. Colburn fait parler ce qui se tait. Et prouve enfin que ce que nous pensons reste une erreur conforme et vaguement mystique. Car ce  qui habite l'être n'a rien à voir avec dieu sauf à penser que  dieu lui-même est une femme ou qu'il est un Narcisse mélancolique. Quant à l’Américaine underground elle n’espère rien des hommes. Elle accouche leur chimère. Ses grincesses plus que princesses tirent les voyeurs par les pieds. Ogres ou non elle leur ouvre les yeux. Ce parlement de femmes célèbre leur massacre mental. Le meurtre est nécessaire. Martha Colburn ne s’en prive pas. Le LUFF est là pour le prouver. Grand bien nous fasse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Thierry et Yves Bourquin voyageurs à plus ou moins long cours

 

 

Bourquin.jpgThierry et Yves, Bourquin, « La tropézienne, la bauge et le ciste blanc », Editions Nomades, Genève, 66 exemplaires, 90 Euros.

 

 

 

La poésie des deux « cousins presque jumeaux » est fascinante car elle fonctionne à l'obsession comme  à l’impulsion du moment. Drôle et complexe, expérience intérieure mais aussi du voyage, une sorte de communication fraternelle s’instaure entre les deux auteurs. Ils se renvoient la balle de quelques mots : chaque fois sortant de leurs gonds ceux-ci créent des chausse-trappes. Ils alimentent un double parcours entre orient et occident sous forme de faux haïkus  et en courants alternatifs afin de porter vers une nouvelle écriture de soi et du monde. Un sens burlesque et «exotique»  d’expériences aventureuses fomente une poésie du quotidien où s’instruisent divers rapports. Mêlant l’image aux mots des associations marient bien des contraires. Les Bourquin les font jouer comme des chiens de faïence dans un jeu de quilles et d’appels très particulier. L’écriture transfère le littéral en  pensée poétique. Elle n'hésite pas à traquer des raisons secrètes et des cohérences défaites qu'il suffit de dégager en remarquant que s'il existe de l'inconnu ou de l'intouchable en ce texte à quatre mains  il est le fait d’un dieu païen de la langue comme de la fascination de lieux proches ou lointains. Le lecteur est donc introduit en un cercle à double centre par où tout passe et tout s’émiette.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

25/09/2014

Heike Schildhauer : éboulis de l’inexplicable

 

 

 

Schildhauer 2.jpgDe chaque blessure Heike Schildhauer fait jaillir une lumière étroite.  De partout formes et couleurs lavent les nuits de cendres. Le blanc, le rouge font surface dans un présent presque impossible. Chaque œuvre rameute des rencontres toujours à venir et qui ont déjà eu lieu. Restent des histoires de labyrinthe où vagabonder à l’aune de l’inépuisable.  L'art ressemble au silence même si l’artiste n'ignore rien des bruits du monde.  Mais grâce à elle l’inquiétude qu'ils provoquent est exsangue. Ne reste que des sentinelles  au dessus du vide pour au besoin y glisser afin  d’« être skieur au fond d’un puits » (Henri Michaux) sans Dieu ni maître nageur. Le tout par dissolution,  osmose, capillarité, humour et émotion entre candeur et intransigeance. Surgit le mystère, l’étrange où l’énergie circule sans séparer du monde par impacts enfantins et graves. Casse-noisettes en bois, des pommes de pin en porcelaine, chiens en ballons gonflables augmentent un trouble que l’artiste module par le titre même d’une de ses anciennes expositions  “Don’t worry” là où la créatrice prenait comme clé une phrase de Louise Bourgeois : “Le travail artistique est une restauration”.

 
Schildhauer.jpgLes images d'Heike Schlidhauer ne sont ni des ciels, ni des songes. Elles sont poreuses. Il y a en elles du maïs et des perles.  Lieuses de murmures, de gravités et parfois de sourire leurs  éboulis, créent des  tracés d’insaisissables accords. Le lointain devient le  quotidien pour éprouver le parfum de fenouil d'un désir exilé. Floconneuses mais nettes, mi mystérieuses, mi secrètes elles annoncent qu'un corps est venu. Le voici à la lumière afin de révéler l'obscur noyau d'un secret dont on ne saura rien sinon quelques indices où les couleurs boivent  la lumière d'obscur  pour arracher au temps sa nature et sa peau.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 Expositions à venir : Chateau Militaire et Musée Alexis Morel, Morges. Les deux du 9 octobre au 30 novembre 2014.