gruyeresuisse

17/07/2014

Claudia Fellmer ce que le réel ne dit pas

 

 

 

Fellmer 2.jpgCe que le réel ne montre pas en son si long présent et  son insistant et paradoxal avenir Claudia Fellmer le déplie, l’arrache.  Quoi de mieux en effet que l’art repris et reconfiguré pour mettre en scène ce que les apparences cachent ? Dans les blancs des territoires, dans la jungle végétale loin de tout folklore l’artiste perfore  les trous de silence du paysage parce qu’elle a souvent  l’impression de vivre à découvert sur le néant en complice du destin qui s’impose à elle come aux autres. Elle sait tirer de la nappe d’un champ de graminées sous l'entonnoir de la lune une onde visuelle. La photographie devient l'espace poétique qui s'étend en soi-même comme sans le monde. Le tout sans le besoin de la hauteur d'horizons lointains. Le monde se transfigure tout en évitant la traîtrise de la métaphore. C’est donc parfois blanc sur blanc que l’image devient  comme chez Malevitch l’image de l’image,  le silence du silence.

 

Fellmer sa photo.jpgChaque œuvre instaure un acte de naissance avec un peu de mythe en lui. L’artiste en reste la mère en relevant des états dans la profondeur du temps. Celui-ci n’est pas (comme chez Duras) l’absolu passé de la mélancolie puisque Claudia Fellmer sublime l’impossibilité du mot en désertant son désert et en le faisant exister dans le hors, le trou d'attente et d'atteinte. En conséquence même si comme dans une chanson (dont la Vaudoise doit sans doute renier avec raison l'emphase)  "Avec le temps va tout s'en va ", demeure la puissance d’images qui parfois hésitent mais se redressent « avec ratures et béances ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

16/07/2014

La mécanique identitaire selon Nicole Murmann

 

 

 

murmann.jpgDans un premier temps de son approche la Lausannoise Nicole Murmann se consacra à des lectures hybrides (ouvrages de philosophie, d’anthropologie, de sociologie, de théories artistiques et littéraires)  du genre, romans, poésie....)  puis choisissant un médium adéquat au projet artistique retenu grâce à ses lecture, le corps (celui de l’artiste ou de tiers)  devenait partie intégrante de ses œuvres (dessins,  performances). Désormais elle élargit son registre et explore d’autres techniques dont l‘écriture. Construisant divers types de « puzzles » en mêlant identité et langage elle y insère des faits violents tout en proscrivant l’obscénité naturaliste. Ces imbrications hybrides tentent de créer une unité afin de donner à chaque problématique abordée une réponse loin de toute affectivité de bazar.

 

murmann 2.jpgLes thèmes sont engendrés sur des figures humaines assez souvent féminines pour atteindre une fluidité extrême dans un monde imaginé et imaginaire. L'artiste propose  des « lieux » pour perdre l'espace et d'une certaine manière le réfuter, en renverser toutes les coordonnées usuelles. Nicole Murmann fait le forcing afin de remonter à l'origine du trauma existentiel qui signe le sacrifice à l'identité. Surgissent de nouvelles voies afin que le passé renaisse débarrassé de ses miasmes. Dans une ère du soupçon l'artiste propose donc que  la réalité chavire mais elle s'engage tout autant à sa reconstruction. Elle l’opère sur le mode de la transposition dans une discontinuité de rêves, d'apparitions, de visions qui échappent de plus en plus au diktat de l'anthropomorphisme réaliste. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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Anneonyme (Anne Bourgeois-Meier)

 

Meier bon 2.jpgL’œuvre d’Anne Bourgeois Meier est inclassable et brutale. Entre ses gisants et ses livres tout un monde de l’inconscient remonte à l’insu de l’artiste. Elle ne cherche pourtant jamais à choquer : elle avance. Hors cadre, hors lieux. On retrouve bien sûr des arpents d’art brut, de Balthus, de Munch. Mais il y a surtout une personnalité déchirée et poétique. En propre une femme qui crée ce qui lui importe et fait baisser jusqu’à la garde tous les modèles de vert esthétique. L'artiste rattrape et capte  les insectes de sa pensée qui volent de tous côtés avec des étirements, des prolongations parfois des sutures. Elle met au point une balance pour peser le deuxième sang, le second lait.Pour le reste il suffit de ressentir le frisson qui flotte dans les "pages" de ses livres, dans les linceuls de ses caveaux. Se succèdent des moments rares, rentrés d’épines enfoncées dans les idées.

 

Meier Annz bon.jpgAnne Bourgeois Meier transperce, ramasse, lange. Devant un tel travail de « cruauté » on est pourtant tenté de parler de bonheur. Surgit la vie qu’on cherche, l’incendie de la douceur. Et de l’angoisse aussi. L’artiste fait la lumière même si parfois elle  a mal à ses formes, ses couleurs, ses secrets. Elle martèle dans son crâne un « ça n’a pas d’issue » mais reste éveillée et va droit au registre de l’avenir.  Sa main peut se lever, s’en aller loin de son bras et ne rien déclencher. Mais elle imagine déjà le prochain mouvement, l’autre caresse. Tout se passe là où se touche ce qui est redouté. L’imaginaire s’étire comme un courant chaud à l’intérieur d’une épaisseur cachée car la plasticienne ne propose pas des « façades » mais ce qui ne se montre pas. Pour que cela surgisse Anne Bourgeois Meier recommence sans cesse, rempile. Le corps s’ouvre, se laisse écarter à mesure qu'il est recouvert de bandelettes blanches. Œil reculé, œil physiologique, œil cosmique. Impulsion du dedans. La fin qui remonte trouve sa place au fond de la gorge pour manger du cri et du silence qui trouve des formes inattendues. Ordre et chute sont détachés tant est fort le  désir de défaire et de refaire.  Le réel de l'art devient l'incarnation de pensées ivres. L'idée n'est plus d'érotiser ce qu'il y a dedans : on est loin de la représentation du fantasme. Les œuvres sont les parts de nous qui n'ont jamais pris forme et langue. Tout s'articule selon une circulation dont nous ne possédons ni la clef, ni la maîtrise. Le mutisme du corps se change en une chambre blanche d'écho dans laquelle l'artiste met en miroir ou en abîme l'organique et le mental.

 

Jean-Paul Gavard-Perret