gruyeresuisse

11/08/2014

Les folles sagesses d’Isabelle Guisan

 

 

 

 

 

 

Guisan.jpgEn attendant - comme chacun - son exécution capitale Isabelle Guisan poursuit une œuvre ouverte sur les autres et le monde en toute discrétion. Libre, aux Pater austères elle préfère les Ave Maria  qui « sonnent » en textes intimes et drôles et en collages des plus fascinants. Ses travaux demeurent l'inverse de la bamboche masculine. Ils permettent d’affronter nos cauchemars et nos fantasmes. Images et textes forgent le vrai  pour exalter l'artifice et garantir des moments parfaitement inutiles où l’œuvre  préserve un sens du concret que la Lausannoise ne confond pas avec celui de la réalité. D’où ces rendez-vous figuraux qui ne sont en rien de vagues aspirations à la rêverie et à l’érotisme. Aux fragrances d’alcôve est préféré le parfum de l’humour par le jeu du collage. Sous ce mode ravageur la créatrice remet en question les narrations sentimentales. Elles brouillent les cartes du tendre loin des salamalecs libidinaux et par différents glissements astucieux et prégnants. Images et textes deviennent les icônes d’un anti-conte de fée. Il fait place à un compte de faits d’un passé révisé hors de l’illusion comme du dédain. Les hommes ne sont plus des avortons planeurs qui s’installent dans la carlingue d’un corps féminin comme des bouddhas sur leur lotus. Ils échouent en off des images au profit de sylphides plus ou moins négligentes de leur destin. Loin d’idéaux à efficacité mécanique, l’art d’Isabelle Guisan  prouve que celui peut  combattre l’indigence  de l’existence et du temps qui passe. Chatouillant sous les branches les saules pleureurs elle les tord de rire en développant des narrations subtiles où la force de gravité fait salon.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

12:04 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

A travers les miroirs ou les vues de l’esprit – Viginie Otth

 

 

 

 Otth.jpgVirginie Otth, « Blind Shadow »Espace De Andrés-Missirlian, Romainmôtier, 6 juillet - 31 août 2014.

 

 

 

L’œuvre de  Virginie Otth mixte la photographie, l’installation et le film selon divers dispositifs techniques, lumineux scéniques au servive de ce qu’elle nomme  « une métaphysique photographique » où le dehors permet d’atteindre l'intime à travers - par  exemple - des projections photographiques cadrées dans des vitrines aveugles de l’espace d’exposition. Dès lors ce dernier se donne à voir depuis l’extérieur. Le dispositif fascinant et médusant  se limite pourtant à d’étranges « natures mortes » composés d’uns sphères et de plaques de verre. Tout fonctionne sur les jeux de variations lumineuses où à travers une tonalité grise giclent parfois des taches lumineuses. Elles éblouissent ou aveuglent partiellement le regardeur selon divers procédés optiques que l’artiste « fédère » subtilement.

 

otth 3.pngContre tout  pourrissement ou dépérissement par effet de réalisme Virginie Otth ne cherche ni à « romanticiser », ni à déliter le réel. Elle le pousse au-delà du paysage pour le mentaliser en faisant jouer les sensations optiques. Est proposé le saut d’un centre supposé - de l’être, du monde -  vers sa périphérie où se distingue combien les deux sont livrés en dépit de leur volonté à des effets de représentation. Ceux que l'oeuvre engendre cultivent gains et pertes  en divers types de passages et  de « réfléchisssements ». Ils sortent de la pseudo-préservation de la réalité. Il ne s’agit plus de mettre le Mont Fuji sur ses éventails. L’artiste  émonde le décoratif, le dilue vers des seuils de spéculations pour  la levée d’autres horizons. La phosphorescence mystérieuse redessine une architecture mouvante nourrie de clarté  et d’ombre et de « vues de l’esprit ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

10:04 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

10/08/2014

La « commotion cérébrale » selon Tatiana Trouvé

 

 

Trouvé.jpgTatiana Trouvé, The Longest Echo — L’Écho le plus long, Mamco, Genève, du 2  juin au 21 septembre 2014.

 

 

 

 

 

Pour Tatiana Trouvé le dessin est la manière de faire retour sur les lieux de la pensée et de manière opposée (en apparence) d'ouvrir sa projection. L’artiste propose des trames, des hauteurs de seuils à travers lesquels il faut non seulement passer mais plonger. D’où la notion « d’espace physique » attachée à son travail. Des séries de dessins telles que « Deployment », « Les Désouvenus » inventent une jonction entre l’espace et le temps selon des rapports plus que par des symboles. Ce que la mémoire détruit et recompose le dessin le reprend par différents types de superpositions, de collages et selon différents types de papier et de fils de métal. Les productions décloisonnent les notions d’extériorité et d’intériorité, cassent les liens de fonctionnalité et de chronologie par divers « glissements ». L’inconscient s’y projette au-delà des logiques habituelles de l’imaginaire. Les œuvres  décompressent le réel el laissant surgir un  certain chaos. Il renvoie à un espace de la rêverie et de ses projections. Les dessins - comme les installations et la sculpture de l’artiste - proposent des débordements. A « l’image » du narrateur du « Livre de l’Intranquillité de Bernardo Soares » de Fernando Pessoa l’artiste déplie les objets à travers des fragments de désajustement. Elle offre une architecture à ce qu’elle définit sous le terme  intranquille. A savoir  « un état inquiet et qui ne passe pas, non pas comme une étrangeté à soi (l’inquiétante étrangeté), mais comme une étrangeté de soi au monde. » Par effets de ricochet l’intranquillité devient l’état du monde désajusté où erre celui qui navigue dans son labyrinthe.

 

 

 

trouvé 2.jpg«Revenir sur les lieux de la pensée » n’est donc en rien de l’ordre de la commémoration pour l’artiste mais de la commotion cérébrale. La créatrice explore des profondeurs par un dessin, happé par le noir comme par une antimatière. Exécutés à la mine de plomb et au crayon noir sur papier noir, ils trouvent une modalité paradoxale de révélation comme en en négatif, par une vision crépusculaire et «  fantomale » (Beckett). Quant aux «  Désouvenus » ils s’approchent d’apparitions spirites ou radiographiques pour lesquelles l’artiste utilise une imagerie personnelle. L’apparent « effacement » crée de fait une réalité augmentée. Ce qui se dérobe rappelle combien l’être est un animal métaphysique. L’image creuse le regard par la pensée et vice-versa pour  s’approcher du mystère du monde et de l’existence jusqu’à sa dimension « magique ».  Le dessin permet de sortir du territoire de la matière. Tatiana Trouvé prouve  qu’il existe face au réel  notre propre monde où l’irrationnel et le rationnel, le bas et le haut sont des notions insuffisantes. L’artiste les ré-aimante pour les faire tenir ensemble  selon un système où la pure logique ne suffit pas tant elle appauvrit le regard. La plasticienne réapprend à ce dernier combien le réel est énigmatique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret