gruyeresuisse

17/08/2014

Hors frontière : quand le poème devient l’image du désastre - Gregory Corso

 

 

Corso.jpgGregory Corso, « Bomb », édition Derrière la salle de bain, Rouen, 10 €

 

 

 

 

 

Dans « désastre très langue » reconnu comme tel pas Derrida existe un des plus grands poèmes de la seconde moitié du XXème siècle : Gregory Corso y  efface les possibilités du simple logos pour une autre indignité ou folie du verbe. Les mots vont en retard ou en avance et là syntaxe se démultiplie par coupures pour désorganiser avec gourmandise et goinfrerie le monde et ses ordres. Face à la cupidité libérale « Bomb » offre un retour d’ombre en prouvant combien toute rationalité peut s’enrayer lorsque les cotes du non-sens montent inopinément. Sous forme calligraphique de champignon nucléaire ce texte fait de son auteur le plus punk  et le précurseur du flow rap parmi les auteurs de la beat generation dont il fut un des quatre mousquetaires.

 

 

 

Corso 2.jpgEnfant abandonné de deux immigrés italiens le futur poète vécut dans les rues de Little Italy (N-Y), resta un temps à l’école avant de glisser dans le petite délinquance. Il se retrouva à 14 ans dans la prison de Clinton, devint le mignon de pensionnaires et  se rapprocha d’ex-lieutenants de Lucky Luciano dont il « hérita » de la cellule. Il  lut tous les livres que ce dernier légua à la prison. Libéré à 19 ans il se décida  à devenir poète, rencontra Ginsberg et devint artiste à résidence au club lesbien « Pony Stable Bar ». Plus tard il retrouva sa mère dont il apprit le secret : elle dut l'abandonner après avoir été  violée par son père devenu fou.  « Bomb » date d’avant cette découverte. Le poète devient un nouvel Artaud : croyant et déchiré il joue un tour grandiose à la poésie. Sous la farce tragique et engagée se dresse un phénomène poétique et scénique « white-trash » préfiguration du monde qui échappe à toute opération purement intellectuelle mais : le poème permet devient vision  bien plus que simple œuvre « engagée ». Pour preuve elle désorienta les hippies qui venaient l’écouter dans l’espoir de recevoir un message humaniste simplifié. S’y découvre - gouvernée non seulement par de simples sentiments ou désirs mais par une voix et une déconstruction matériel du texte - une racine métaphysique au monde. L’écriture s’ouvre dégagé de toute domestication entre répulsion et liberté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

16/08/2014

L’absolu « protographique » : Oscar Munoz

 

 

 

Munoz.jpgOscar Muñoz, « Protographies », Musée du jeu de Paume, Paris, Filigranes Editions, 2014. Textes de José Roca et Emmanuel Alloa, entretien de María Wills Londoño avec l’artiste, 160 pages, 35 euros.

 

 

Oscar Munoz brasse les cartes et les territoires plastiques à la découverte de nouveaux mantras de l'air et de la terre, de la vie et de la mort dans la recherche de formes premières dont l'artiste explique l'avènement « Cela fait trente ans que j'essaie de comprendre les mécanismes inventés par l'homme pour reproduire une image. En commençant par le trait à l'encre jusqu'à la reproduction mécanique et digitale. Mais je reste attaché au dessin, qui est avant tout une action de synthèse qui connecte la pensée et l'émotion, grâce au geste de la main. ».  Ses « protographies »  font sauter les verrous de la conscience  en offrant des visages en extinction, effacement ou délitement selon diverses techniques

 

L’artiste crucifie l'image telle qu'elle est révélée et sacrifie les gouffres par où elle fait passer afin d'en créer d'autres. Pas très loin parfois de la douleur des Golgotha il prolonge les images et les creuse à la fois. Il refuse de les accepter en fonction de l'idée que nous nous faisons et que nous voulons maintenir. L'image s'envole dans les œuvres en séries d’effacement par reprises incessantes contre l’absence et le vide comme - et surtout -  contre le trop plein. L'image se ferme et s'ouvre en un processus d'abîme du sens.  La chair de l’image est à ce prix. Elle ne cristallise plus l’incarnation humaine mais la renvoie  à sa poussière. Munoz déverse les apparences. Se révulse l'histoire qui nous bouleverse parfois pour de mauvaises raisons (celles de l'habitude ou du simple choc superficiel) en un travail qui ne nie pas plus le corps que l'esprit mais les renverse pour les redresser.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/08/2014

Quand les mots « perlent » : Christian Robert-Tissot ou le chant du signe

 

 

 

Robert-Tissot.jpgSortant des mots de leurs monuments de mensonges Christian, Robert-Tissot bâtit son œuvre sur leurs braises à travers peintures, sculptures, installations et selon des mises en espace sidéraux. Sortant du logos le mot devient en son « objet » même une  métaphore d’un présent ineffable. Son origine est dans le point de fuite du passé dont le futur se nourrit. Les mots en effet tremblent sur des laisses de couleurs monochromes et dans le cadre où ils se retrouvent  inséminés. Ils deviennent moins des vocables de sens que des ailes toujours prêtes à se brûler sur des firmaments illusoires. A travers elles émane une phénoménologie irrationnelle. L’abstraction inhérente aux signes du langage sort soudain de son « caveaubulaire » pour articuler une extase presque ineffable mais tout autant concrète. Elle glisse du fermé à l'ouvert. Le rite plastique transforme donc la notion de sens vers celle de passage. Il signale par exemple (dans le travail du Genevois sur la Résistance française) quelque chose dont on ne se souvient pas ou mal mais qui resurgit dans le présent dont l’origine est dans le point de fuite du passé. En ce cas l’espace plastique redevient l’espace de la mémoire. Mais elle n’exclut pas l’oubli. Car le devenir a besoin de l’oubli comme l’arbre a besoin d’oublier ses feuilles. Et les œuvres de Robert-Tissot sont pour le regardeur comme le sol pour l’arbre : la terre friable d’où vient le jour. La plus souvent Christian Robert-Tissot « articule » plastiquement les mots afin qu’ils pénètrent l’esprit par la sensation. Le visible du texte devient celui des images : elles ne sont plus seulement mentales mais affectives par un jeu d’équilibre et de balancier moins entre le fond et la forme que dans leur confrontation communicante créatrice de vertige. En cette théâtralité, en ce chant du signe, le mot touche au jour, l’art à la lumière : le regard devient sans limite dans cet horizon dont la mentalisation est perturbée.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.