gruyeresuisse

24/09/2015

Chauve qui peut : Lee Materazzi

 

  

materazzi.pngInstallée à San Francisco, Lee Materazzi dans sa série « Clutter/Collapsible »  photographie des corps installés de la manière la plus inconfortable possible dans des scènes du quotidien poussées à l’extrême. L’univers de tous les jours devient un espace symbolique emblématique puisque l’être est confronté à ce qui ne cesse de l’étouffer. La vacuité saute aux yeux à travers tous ses personnages « scalpés ». La solitude grandit dans ce qui instruit un poème du temps et des lieux. 

 

materazzi 2.pngChaque photographie crée une fissure dans le présent mais aussi un lien avec lui. Le vide auquel elle donne sens favorise le dialogue et l’écoute d’un vécu qui n’est pas rapporté sous le registre d’une banale autofiction. Le quotidien est soumis à des lignes de force sous-jacentes. La créatrice reste au cœur du réel afin d’en éloigner tout idée de Paradis. Ses personnages vont d’erreur en erreur, au plus fort de l’exil intérieur dans ses narrations abyssales.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

22/09/2015

Le tout à l’égo - André André

 

André 2.jpgAndré André, "Concours de bien-être", Ripopée, Nyon, 2015

 

 

 

D’André André on ne connaît rien ou presque. Si ce n’est les nombreux livres que Ripopée publie. Sauf erreur la maison fait de l’iconoclaste et de son tout à l’égout de l’égo une exclusivité. Fils spirituel de Ben il envisage froidement tous les slogans qui pourraient transformer l’art et la littérature en autre chose que du beurre noir sur page blanche (ou comme chez son maître du saindoux blanc sur support noir). Graphiste performeur, le dessin de A.A. est moins fort lorsqu’il se veut plus Wolinski que Ben. Le spécialiste des « concours de bien être » reste avant poète anti-théoricien et anti rhétoricien. Il existe chez lui du dadaïsme. Il devient ainsi grand « Arpiste » romand qui accompagne le monde - et pas forcément à sa perte.

 

 

André.jpgDéplaçant le champ de l’art (il se refuse même à être peintre en lettres) loin de celui de l’éthique A.A. rappelle que toute morale vit au dépend de celui qui l’écoute. Il préfère calligraphier  tout haut ce que les artistes et les écrivains n’osent même pas penser tout bas.Il pourrait donc faire siens les mots de Ben pour parler de ses livres : « ces petites choses rigolotes finiront par faire une meule de foin qui roulera, grossira et prendra de la force ». On le souhaite même si jusque là son  humour est souvent mal compris mais A.A.  s’en moque. Car il garde bien des choses à dire, à montrer  et grâce à Ripopée ne s’en prive pas. Ses livres parlent pour lui-même en échappant à la pseudo culture qui sert à gonfler des baudruches.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

21/09/2015

Julia Fullerton-Batten : la fragilité des corps

 

 

Julia Fullerton-Batten.jpgJulia Fullerton-Batten s’est fait connaître par sa série Teenage Stories (2005-2006). Originaire d’Allemagne puis installée à Londres elle a exploré dans cette série les transitions complexes, émotionnelles, physiques et sociales vécues par des adolescentes à travers des scènes domestiques de banlieue. Les sujets semblaient errer dans un monde fait de réalité et de fantasmes. Ses séries suivantes, « School Play » (2007), « In Between » (2008-2009) et « Awkward » (2011)  continuent ce travail tout en glissant progressivement vers la saisie de jeunes adultes puis de femmes. En 2012, « Mothers and Daughters » explorait la dynamique extrême de relation maternelle où le rapport mère-fille prend une autre valeur. Il devient ici intimiste comme si l’artiste voulait détruire bien des idées reçues héritées de la psychanalyse et souvent reprises mécaniquement.

Julia_Fullerton-Batten.jpgPour la série « Unadorned » la photographe a sélectionné des sujets aux rondeurs « inacceptables »  pour les médias contemporains et la société qui considèrent le « gros » comme indésirable. Elle a placé chaque sujet dans un environnement de nature morte tiré d’une période historique de la peinture où le fait d’avoir des formes était considéré comme authentique et désirable. Ses sujets semblent à l’aise, sans honte ou inhibition. Avec « A Testament to Love » (2013) et In Service (2014) l’artiste s’oriente vers des sortes de narrations « hollywoodiennes » qui rappellent l’univers  d’Edward Hopper. L’artiste « raconte »  la difficulté de vivre lorsque l’amour va mal. Cette  quête conduit à la solitude, à la colère, à la résignation. La  femme se retrouve prostrée face à sa détresse et le vide au sein d’une exploration de la psyché toute en tension. L’œuvre se décline en de subtiles compositions teintées d’une ironie diaphane (par l’effet du décalage des mises en scènes) et troublante dans lequel un paradoxe demeure.  La fragilité jaillit de corps en ordre de marche ou figés.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.