gruyeresuisse

26/08/2014

Fantômes et matrices de Serena Martinelli

 

 

 

Martinelli.jpgSerena Martinelli touche à quelque chose de l’origine des signes, au tramage de l’espace en créant des organisations discrètes mais étranges. Une  sensualité rêveuse naît des formes ambiguës. Elles deviennent un vaste et obsessionnel aménagement du détour, de l’écart qui « retournent » la notion même d’image.  Celle-ci est désaxée, fait penser parfois à un trou sans bords ou un bord sans trou. Mais le travail de l’artiste vient lui opposer un plein qui comble le vide de surgissements fantomatiques.  Les couleurs sont toujours passées plus que pastels d’où la qualité d’une douceur rétive à la mièvrerie. L’illusionnisme existe mais dans un jeu d’indéterminations entre souplesse et rigidité. Est abordée - loin de toute théorie - l’ambiguïté forme/fond. L’œuvre voile de sa peau diaphane pour dévoiler une vérité de surface  où tout se diffuse par effet de capillarité et semble prêt à s’effacer par solarisation.

 

 

 

Martinelli 2.jpgSerena Martinelli crée une imprégnation particulière : plus ou moins absorbée la couleur prend à revers l’opposition fond/forme citée plus haut comme l’opposition signe/surface. Le signe transforme la surface non en s’y posant mais en s’y diffusant jusqu’à ne rester quelque fois telle une empreinte qui sourd du blanc. La profondeur de vision surgit d’un fond qui fait surface, d’une surface qui fait fond grâce d’un formalisme pertinent et attirant. Les empreintes ne tombent pas du ciel. Pas plus qu’elles remontent de manière inspirée d’un fond d’archétypes. Il s’agit d’une sorte d’imposition irrésistible d’une présence que l’artiste retient à l’exclusion de toute autre. Une forme sans forme (si l’on veut), illisible comme forme de quelque chose et qui s’intitulerait plutôt  « marques ». Elles imprègnent le support. A la différence du tracé dit « abstrait » une telle empreinte n’est pas gestuelle ou expressive. Son dessin est précis : il s’agit du dessein de quelque chose dont la rationalité traverse l’irrationalité et l’inconscient. Elle frôle parfois le figuratif mais sans tomber dedans. Nous pouvons donc parler d’un liseré critique de la figuration et de ses limites.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

25/08/2014

Philippe Fretz l'homme seuil

 

 Fretz.jpgPhilippe Fretz, "In Media Res 4, Seuil et Terrasse I", Accompagné d'un texte d'Hubert Renard, art&fiction, Lausanne, 2014

 

 

Aux paroles de la Vierge Folle de Rimbaud - « J’étais sure de ne jamais entrer en son monde(…) Que d’heures des nuits j’ai veillé en cherchant pourquoi il voulait tant s’évader de la réalité. Jamais homme n’eut pareil vœu » - Fretz répond en montrant par quels escaliers ou terrasses cela peu passer. L'artiste reste avant tout l’homme des seuils : ceux de la culture et de l'histoire de l'art qu'il revisite  comme de ceux qu'il invente. Il dessine et peints des passages vers divers types d'extase. Son travail garde ici un œil sur divers édifices. Il subit leur attraction implicite et y cède comme à de beaux mirages. L’artiste vise à en faire naître le lieu de transit du désir. Il entraîne au delà du monde sans jamais le quitter, épouse son suspens, attentif à en repérer les signes souvent inaperçus. Déréaliser ainsi le monde ne revient pas à le nier, c’est le mettre à la jonction de plusieurs dehors et dedans.

 

L’extase du monde passe par le fait de laisser le regardeur en des lieux qui marquent le passage vers une autre chose  : avant de nous échapper elle échappe à elle-même. Apparaissant, ce quelque chose produit sinon une esquive du moins une attente. L’extase du monde passe par donc par de escaliers ou terrasses qui sont moins des réceptacles que des signes. La "maison" est là mais  nous n'y entrons pas. Reste la dépossession au point où le monde est dépassé mais où le nouveau n'est encore qu'une hypothèse plus ou moins vague. L’invisible est dans le visible comme le nombre dans la solitude. Ce qui est seul est seuil, sans rien d’autre. La présence disparaît en toutes choses pour être paradoxalement présente de toutes choses. Le seuil reste la dimension du monde comme présent et absent. Il rappelle combien nous sommes toujours en exil. D’où la mélancolie qu’il génère (plus que l’angoisse ou la peur). Car le rien est au fond du seuil comme il est au fond de la solitude. Il englobe l’être et son néant, contient l’invisible et le visible.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/08/2014

Camilla Maraschini : décalages

 

 

 

Maraschini 2.jpgLe monde de Camilla Maraschini est sans cesse parcouru d’obstacles que les êtres (femmes surtout) calés ou décalés tentent de vaincre. Ces personnages peuvent sembler fretins ou frisures mais ils deviennent des fables. Elles disent quelque chose qui n'est ni le propre ni le figuré. Plans comme proéminences créent non seulement des rythmes mais des lieux de hantise  où il est difficile de préciser le dehors et le dedans et ou les personnages restent en équilibre sur divers "plages" qui sont autant de fils de rasoir. D’autant que l’artiste ne cherche jamais à clore là : elle crée le mouvement au sein de la fixité.  La Lausannoise d’adoption garde un regard empreint de mélancolie mais sans s'y éterniser. Son geste de prise n'approche rien d'établi, il mise sur l'occasionnel, sur l'opacité des  situations pourtant simples en apparence. Le monde n'est pas pour l’artiste un terrain de jeu mais de quête. Son horizon est toujours tenu à distance, oblitéré là où les êtres deviennent de sinueuses tigelles (parfois grassouillettes) physiques et affectives. Elles oscillent sur la matière brute de la réalité.

 

 

 

Maraschini.jpgCamilla Maraschini  n'est ni dans la sensorialité pure, ni dans le rationnel. Et elle n'est pas plus dans une superposition des deux. Elle se situe dans l'entre-deux qui sépare au sein de l’espace les êtres et les choses. Dessins, peintures ou sculptures deviennent des paysages intermédiaires, des marges centrales. Une douceur étrange envahit le vide mais elle n'a rien de sentimentale puisqu'elle ne répudie pas le tranchant de la visée et refuse l’artifice. Cette douceur n'est ni tranquille, inquiète, arrêtée ou  muette mais peut devenir violente intérieurement, intrinsèquement.  La plasticienne possède en ce sens le mérite d'apaiser sans édulcorer. La douceur est la force de la lumière sur l'ombre, du talc de la première sur l'"encre" de la seconde. Chaque pièce est l'amorce d'un état flagrant de l'existant là où apparemment il n'en existe plus guère parfois. D'où le développement en dissonance de diverses harmoniques. Où il y a presque rien, surgit un presque tout.

 

09:04 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)