gruyeresuisse

29/08/2014

Aux grands mots les grands remèdes - Brigitte Crittin

 

 

 

Crittin.jpgBrigitte Crittin  déplace les mots de leur fresque commune pour un faire des vocables matières selon divers courants. Le support disparait comme des trous dans une haie et pour franchir son seuil. Le langage quitte ses muselières ; il se chuchote nez en l’air dans des  frémissements de franges là où l’art devient (en papier découpé, plastique, pellicule radiographique) le corps fuyant de leur mystère. Retirés de leur coque soit ils surgissent tel un feu sous la cendre soit ils clignotent entrainant leur sens dans une sarabande arrachée à leur « manteau troué » (Annick de Souzenelle). Veilleuse de nuit du monde la native de Sion devenue Genevoise rend compte par ce biais et bien d’autres des malaises de l’époque et des affres des êtres.

 

 

 

Crittin 2.jpgElle joue de diverses découpes pour donner de l’être une vision hybride, poétique et caustique. Il semble prêt à prendre le large en devenant une sorte de monstre drôle et un rien érotique. En ces contes aux cheminées coiffées de fées les femmes ont parfois des échancrures corsaires. Bas plus ou moins déchirées les nymphes d’un nouveau genre offre des lunes de miel mi-figue, mi-raisin. Elles sont celles qui, flambant 9, vitupèrent lubriques tant elles ont de ressorts  telles que l’artiste les créent. A la belle étoile qui se lève, de deux choses lunes : soit elles ont la tête dure de pianistes à clavier mécanique, soit elles sont de des négresses blanches dont les doigts deviennent perchoirs pour drôle d'oiseaux. Dans tous les cas leur cœur semble pieds nus jusqu'au cou. Ce sont des idoles qui ne se font pas prier. Sinon à genoux et mains déliées.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/08/2014

Joanna Ingarden-Mouly : la tentation du visible

 

 

 

Ingarden 2.jpgCapter une image c'est à la fois ne plus sortir de soi et ne plus y être En montrant comment cela se fomente, Johanna Ingarden-Mouly avance face à un « corps », une réalité qu'elle invente. Ce « réel » jusque là en déshérence devient celui de plaisir où se perdre. Les glissements de la représentation que fomente l’artiste ne détruisent pas la magie de l'art mais permettent de le retrouver. Une telle transgression ouvre peinture et photographie plus qu'elle ne lui offre un démenti. L’œuvre reste le lieu du mouvement, le lieu où les choses mutent. C'est un des enjeux forts de l’artiste. Elle se confronte à l'ébranlement et au dépassement brutal de ses limites plus par tentation de vie, attraction terrestre que spéculation métaphysique. Contre le sommeil de l'être englué dans les apparences  la Lausannoise réveille en révélant le rapport caché que les signes visuels entretiennent  avec le réel.

 

 

 

Ingarden.jpgSes images ne sont pas faites pour commémorer ni pour rapatrier vers un éden artistique même si la beauté demeure essentielle puisqu’elle ouvre le monde à une profondeur particulière. Joanna Ingarden-Mouly ne réduit jamais ses créations à de petits traités d’archéologie du fugace. Elle sait aussi écarter la tentation du raffiné pour le raffiné en préférant l'épure d'un langage où s’ébrouent les multiples avatars encore non mis à nu de nos désirs , de leur revers et la nostalgie qu’ils nourrissent.  De plus, l'artiste a compris qu’il ne faut jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée mais sa terre friable celle qui nous fait face dans le réel comme dans l’illusoire. Elle ne craint jamais que la matière lui manque. La plasticienne fait paradoxalement de la terre  sa force de gravité. C'est sans doute pourquoi ses œuvres creusent par lambeaux et ruines. Ils permettent d’  « exploser » l’âme par les corps afin de rétablir à tous les sens du terme un charme et une harmonie.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

09:16 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

26/08/2014

Fantômes et matrices de Serena Martinelli

 

 

 

Martinelli.jpgSerena Martinelli touche à quelque chose de l’origine des signes, au tramage de l’espace en créant des organisations discrètes mais étranges. Une  sensualité rêveuse naît des formes ambiguës. Elles deviennent un vaste et obsessionnel aménagement du détour, de l’écart qui « retournent » la notion même d’image.  Celle-ci est désaxée, fait penser parfois à un trou sans bords ou un bord sans trou. Mais le travail de l’artiste vient lui opposer un plein qui comble le vide de surgissements fantomatiques.  Les couleurs sont toujours passées plus que pastels d’où la qualité d’une douceur rétive à la mièvrerie. L’illusionnisme existe mais dans un jeu d’indéterminations entre souplesse et rigidité. Est abordée - loin de toute théorie - l’ambiguïté forme/fond. L’œuvre voile de sa peau diaphane pour dévoiler une vérité de surface  où tout se diffuse par effet de capillarité et semble prêt à s’effacer par solarisation.

 

 

 

Martinelli 2.jpgSerena Martinelli crée une imprégnation particulière : plus ou moins absorbée la couleur prend à revers l’opposition fond/forme citée plus haut comme l’opposition signe/surface. Le signe transforme la surface non en s’y posant mais en s’y diffusant jusqu’à ne rester quelque fois telle une empreinte qui sourd du blanc. La profondeur de vision surgit d’un fond qui fait surface, d’une surface qui fait fond grâce d’un formalisme pertinent et attirant. Les empreintes ne tombent pas du ciel. Pas plus qu’elles remontent de manière inspirée d’un fond d’archétypes. Il s’agit d’une sorte d’imposition irrésistible d’une présence que l’artiste retient à l’exclusion de toute autre. Une forme sans forme (si l’on veut), illisible comme forme de quelque chose et qui s’intitulerait plutôt  « marques ». Elles imprègnent le support. A la différence du tracé dit « abstrait » une telle empreinte n’est pas gestuelle ou expressive. Son dessin est précis : il s’agit du dessein de quelque chose dont la rationalité traverse l’irrationalité et l’inconscient. Elle frôle parfois le figuratif mais sans tomber dedans. Nous pouvons donc parler d’un liseré critique de la figuration et de ses limites.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret