gruyeresuisse

11/02/2017

Incidences vs. saturation : Catherine Bolle


Bolle.jpgCatherine Bolle, « opaque-oblique », Graf & Schelble Galerie, Bâle, du 10 février au 8 avril 2017.

Par ses objets, peintures, dessins Catherine Bolle propose à Bâle une partie de son savoir et de sa maîtrise. La lausannoise  reste une des artistes phares de la scène suisse contemporaine en créant des propositions formelles sophistiquées. Tout semble facile chez celle qui multiplie les approches. S’en dégage toujours quelque chose de neuf autant sur le plan des matières que de l’écriture plastique. L’ingéniosité pénétrante est capable de suggérer le trouble des apparences non sans une sensualité paradoxale et toujours indirecte. Le flot obscur d’un sombre désir se métamorphose en formes et couleurs dont les structures créent de perpétuelles interrogations.

Bolle 2.jpgLes visions jouent sur l’ambiguïté et sous le sceau de « l’abstraction ». Cette dernière vient hanter le monde du réel. L’espace est toujours « borderland ». Il échappe à toute fixation précise et accorde une sorte d’éternité à cet éphémère soudain figé. Jaillit un appel à l’imaginaire par une suite de scénographique et de mise en matière essentielles. Bref Catherine Bolle explore des limites, des frontières, des indices interstitiels ou encore des « frustrations » . Ce n’est pas là pour autant une fuite devant l’art : il s’agit de transgresser la surface ou le volume comme antichambre de ce qu’il peut ouvrir.

Jean-Paul Gavard-Perret

08/02/2017

David Lapoujade : la post-vérité et la fin des « images »

 

Lapoujade.jpgDavid Lapoujade, « Les existences moindres », Editions de Minuit, Paris, 2017, 96 p., 13,50 E.

Il arrive que les philosophes dans leur dimension intemporelle saisissent au plus près l’esprit du temps. David Lapoujade en un texte majeur le prouve. A travers une expérience ontologique et à partir des exemples de Pessoa, Kafka, de Beckett (entre autres), sous l’égide d’un philosophe passé aux oubliettes (Etienne Souriau) il propose un état des lieux en renversant la problématique de l’image et du discours. La perception n’a plus force de loi. Exit les prétentions de Saint Thomas. Un nouveau logos ouvre l’ère de la post-vérité.

Lapoujade 3.pngTrump, Poutine, Fillon et tous les maîtres du temps illustrent combien un évènement n’existe plus. Il n’a plus de puissance « prérogative ». Les mots imposent sur lui l’instauration d’une force de vérité qui tire sa légitimité de son simple effet d’annonce et de déclarativité. Ce n’est pas neuf diront certains. Mais ce qui jusque là demeurait plus ou moins caché et honteux s’affiche fièrement au grand jour. L’imposture discursive suffit à consolider ce qui « doit » être entériné pour vrai.

Lapoujade bon.pngL’effet déclaratif dégagé de toute preuves tangibles crée une virtualité plus forte que celle du numérique. Tout devient possible. Surtout le pire. Souriau qui avait longtemps dirigé la « Revue d’esthétique » l’avait pressenti dès les années 30. Mais il n’a pas rencontré à son époque d’échos. Lapoujade rappelle son apport : « l’esthétique cesse de jouer un rôle secondaire ou adventice, elle n’est plus un département ou une région de la philosophie, c’est la philosophie tout entière (…) une philosophie de la philosophie ». Elle a plus que jamais un rôle à jouer pour déjouer l’abîme dans lequel l’exigence de vérité est entrain de sombrer au moment où la distinction n’est que verbale et impose son irréalité comme droit à travers ses arabesques.

Lapoujade 5.pngLapoujade rappelle qu’il ne faudrait pas confondre former et formaliser. Mais la forme même du discours impose plus que jamais sa loi à la forme du monde. Au moment où l’image semble reine le philosophe propose donc un superbe paradoxe : la discours règle le devenir de l’évènement et fait la splendeur de ceux qui par leur discours crée leur propre architectonie. Leurs symphonies verbales emballent le monde à leur guise. « Le Procès » de Kafka l’annonçait. Et il semble désormais que la messe soit dite. Au mensonge il ne manquera bientôt plus rien. Il devient justiciable d’un art supérieur, rend le monde « juste » et fait prendre à l’ontologie fondamentale un chemin de traverse selon une trilogie magique « apparaître, disparaître, réapparaître ». L’énonciatif « pur » tient force de droit et ouvre à un monde d’obscurité et de néant.


Jean-Paul Gavard-Perret

07/02/2017

Les espaces « moindres » de Juliette Roduit

roduit 3.jpgJuliette Roduit, « Turn », Stadio, Vevey, du 11 au 26 février.

 

La designer genevoise Juliette Roduit développe son travail autour de la scénographie d’expositions, du design d’espace et du design d’objet.

Roduit bon.jpgElle est sans doute une des créatrices les plus douées de sa génération. Son travail sur les processus de réductions devient une méthode. Sa fonction : agir sur la perception et une conversion du regard. L’artiste repousse hors du plan tous les présupposés, les préjugés et certains types d’illusion qui font écran à ce renouvellement de perception.

Roduit 2.jpgLa réduction est d’abord une opération de nettoyage. Réduire dégage un nouveau plan d’expérimentation et de re-présentation. Tel Platon Juliette Roduit sort les prisonniers de leur caverne, les dote d’une nouvelle paire d’yeux. C’est aussi la manière d’animer autant des lieux que des concepts. Les « matériaux » et les images originales utilisées deviennent mi-physiques, mi mentaux.

Roduit bon 2.jpgMais la réduction se transforme aussi en une succession de mises au point avec toujours un haut degré de perfection. L’artiste recharge les espaces. Composites, « bricolés » (dans le bon sens du terme) ils créent une forme particulière de perspectivisme. Chaque création instaure ainsi un plan qui lui appartient en propre dans différentes modes d’appropriation d’un espace premier : cinéma, librairie, etc.. Existe un passage du modal au transmodal en de nouvelles dimensions toujours insolites.

Jean-Paul Gavard-Perret