gruyeresuisse

13/09/2014

Thomas Bayrle : art & déterminisme – du pope au pop

 

 

 

 

 

bayrle.jpgThomas Bayrle, Galerie Mezzanin, Genève, Septembre-novembre 2014

 

 

Pour Thomas Bayrle art et religion sont inséparables. La jonction n’est pas nouvelle mais l’artiste la développa - come Beuys - à partir de l’iconographie chrétienne et ses bâtiments (monastères, églises, cathédrales). L’idéologie chrétienne a fondé des séries d’images-codes : position du corps du christ enfant par rapport à la Vierge, déclinaison des couleurs, etc.. L’artiste s’est donc d’abord intéressé à toute cette évolution historique qui ressemble à une déclinaison « musicale » de thèmes de base selon diverses productions aussi personnelles que de masse. Chaque artiste religieux crée en effet pour le peuple afin de l’endoctriner. Le caractère communicationnel de chaque œuvre est central et plus important que son caractère « avènementiel ». Les peintres religieux sont donc les précurseurs inconscients de ce qui allait s’appeler « la communication de masse » et selon des techniques qui reposent sur l’émotion propre à troubler les croyants, renforcer leur foi et la peur du « Maître » ou « Père ». Le créateur puise sa vision de l’art dans cette histoire de près de 1000 ans dont il offre une torsion particulière, « païenne » et « pop art ». Elle entre en écho révulsé avec les productions de communication politico-commercio-artistique du temps. Thomas Bayrle crée un moyen d'opposer être et devenir, vérité et illusion. Il souligne que - acquis ou inné - le déterminisme de l'art est réel. Il rappelle que celui-ci pose  le problème du temps et de l'espace politique et idéologique.

 

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Comme pour Jan Voss, selon Bayrle l’art est  un moyen de connaissance ludique. Les œuvres en sont plus que la trace : les "résidus" scénarisés de manière ironique dans des saturations et sérialités d’empreintes. Après la religion - dont l’iconographie s’éloigne- la sexualité rôde selon divers traitements iconographiques. Explorant diverses techniques Bayrle reste aussi le maître des changements d'échelle et adore faire en grand ce qui a existé d'abord en petit (l’inverse est vrai aussi) afin d’attribuer aux images une dimension supplémentaire. Pourtant l’artiste ne se disperse pas : sans cesse il  reprend son propre parcours en remisant tout et en jouant encore sur dimensions, couleurs et matériaux divers selon des oppositions dialectiques. Demeure la prolifération signes, lignes, et images en perpétuels transferts et transbordements. Couleurs et rythmes délivrés de l'imitation sont mis en accords et désaccords dans ce qui tient non à l'abstraction ou à la figuration mais de leurs décalages. Dans la diversité sans hiérarchie de l’art contemporain, le plasticien exprime son tempérament, sa sensibilité tout en développant une analyse critique des images en des expériences "extraterritoriales" aux accumulations de réseaux, de formes aux vibrations fractales, tendues, ludiques. Se confronter à l’œuvre permet de comprendre l’énigme de l’art. Il est moins opaque qu’il n’y paraît. Par interstices, rapprochements, disjonctions Bayrle propose  plus qu'une image : une idée. Non juste une idée mais une idée juste qu’il veut vérifiable même si dans le travail poétique du plasticien l’art garde une puissance qui dépasse autant la raison  que la croyance aux idéologies quelles qu’elles soient.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Kathrin Kunz et les états „passant“

 

 

Kunz 2.jpgKathrin Kunz „Zwischenzeit“, Galerie Gisèle Linder,  Bâle,  23 septembre - 1er novembre 2014

 

 

 

 

 

Le titre même de  l’exposition de Kathrin Kunz « Zwischenzeit » (Intervalles) souligne l’importance de la frontière et de sa transgression dans l’œuvre de l’artiste. Le passage marque un temps de méditation sur l’espace et le temps là où l’imaginaire semble creuser un abîme. Entre l’image et le support le front se floute et le regard se perd à travers des formes minimales en dégradés de poudre de graphite. Passant de la photographie au dessin la « peinture »-  au tampon de ouate qui applique le graphite en poudre – crée des expériences perceptives inédites entre aveuglement et évidence là où l’ombre joue à cache-cache avec la lumière.

 

Kunz 3.jpgL’  « entre » propose des espaces temporels non fixes retenus selon de mystérieux stigmates. Ils jouent sur l’instabilité des états de la matière là où l’artiste est toujours à la recherche d’un lien avec la mémoire,  la trace et divers types d’empreintes. D’où le surgissement archaïque en apparence. Mais il embraye directement sur le temps là où le rôle de l’artiste reprend une valeur essentielle face aux effets de nature comme de civilisation. Créant des états  «  passant » l’œuvre témoigne moins  d’une déliquescence et d’une ruine que d’une métamorphose. Elle « secoue » autant le mental que l’apparence. Loin de toute subjectivité narcissique, « l’instabilité » de l’œuvre propose une aventure perceptive et intellectuelle (ce jeu n’est pas interdit). Elle vient prendre à revers les concepts de temps et de délais comme celui d’image et de percept.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12/09/2014

Phautomobiles de René Burri

 

 

 

 

Burri 2.jpgRené Burri, « Mouvement », Maison Européenne de la Photographie, Paris.

 

 

 

Depuis la fin des années cinquante René Burri est le photographe des masses : foules urbaines, soldats, voitures en stockage comme en embouteillages. Mais il a saisi des groupes plus retreints voire des individualités : derniers gauchos (argentins) ou un de ses compatriotes : Jean Tinguely au milieu de ses automates.  Toutes ses œuvres témoignent d’une volonté de saisir le mouvement par le paradoxe du plan fixe. Afin d’y parvenir  il le traite de manière frontale et basique mais parfois aussi par des modulations : floutage accidentel ou non, superpositions, surexpositions, reflets et polyptiques. Le tout pour saisir en divers types d’accumulation la frénésie de l’énergie en marche ou en attente. Il y a là autant de poésie que d’ironie là où souvent tout se mêle et souvent manque d’air.

 

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Scénarisant  de broc les briques elles redeviennent sablonneuses et le réel défaille sous les courbatures visuelles. René Burri rappelle qu'il existe une distance considérable de l’image réelle au leurre : si la photographie se contente de relayer le réel elle devient une atrophie du visible. Le photographe zurichois s’inscrit en opposition au ratage programmé de  l’image reflet.  Il ne cesse de  troubler l'effet miroir afin de montrer l'étrange que celui-ci recouvre. L’artiste répond par l’affirmative à ceux qui estiment qu' "une image est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant, en une fulguration, pour former une constellation neuve" (Walter Benjamin).

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret