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29/10/2015

L’incompossible - Catherine Rebois

 

 

Rebois 2.jpgCatherine Rebois, « Elles » (exposition collective), Espace L, Genève, à partir du 8 novembre 2015.

Catherine Rebois, Desmesures, texte de Michèle Auer,Chez Higgins, Montreuil.

 

 

Avec Catherine Rebois  le corps n’est plus un objet mais une modalité déstructurée et recomposée. Les jeux sont repris et non faits. Le corps sort de la domestication pour la seule consommation du voyeur. Celui-ci semble en perdition. L’artiste joue avec lui, en jouit à sa main. L’artiste en dispose pour le réactiver, le mettre en question selon un jeu de rapprochement et d’éloignement. Le corps - représenté nu, a-socialisé,  sur fond  sombre,  en  noir  et  blanc - est « habillé » de contrastes puissants qui traduisent sa  vulnérabilité  absolue. Il devient le lieu non de la visibilité parfaite mais du questionnement. 

 

Rebois.jpgQu’ils soient d’hommes ou de femmes, jeunes ou  vieux, du fœtus à la mort,  les corps se cherchent avant de devenir immuables gisants. Ils existent entre mesures (stricto sensu - l’objet d’évaluation est parfois présent) et démesures en divers polyptiques. Ils rappellent ceux de John  Coplans où les corps coupés ne peuvent plus se rassembler. Mais existe chez Catherine Rebois une histoire de manque programmé, scénarisé. Le corps est montré dans son « incompossible » vivant : celui où ne peut se rassembler ce que l’on rêve et ce que l’on vit. La corporéité demeure « irreprésentable ». Ses fragments font le jeu de l’éclatement d’une communauté impossible avec lui-même. L’artiste la casse non dans un mouvement de panique insurmontable mais parce qu’il s’agit du seul « cadre » possible à son énigme.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

De Wilhem à Guillaume

 

 

Apolliaire 2.jpgGuillaume Apollinaire, « Un album de jeunesse », Gallimard, Paris, 2015, 17,50 E..

 

A l’époque de ce premier album  (inédit sorti de la bibiothèque de Pierre Berger) Guillaume Apollinaire n’est encore que Wilhem de Kostrowitzky. Il est élève au collège Saint Charles de Monaco où sa mère Angelika  aurait fait scandale par ses amours avec le frère de l’archevêque de la Principauté. Le futur auteur ne cultive aucune ambition poétique ou littéraire. Néanmoins ce carnet témoigne d’une belle créativité parfaitement restituée par ce fac-similé d’une grande qualité (au verso des pages sont restituées jusqu’au  traces d’encre du recto suivant).

 

Apollinaire.jpgApollinaire s’y amuse, casse l’ennui  scolaire à l’aide de dessins (vieille femme en train de tricoter, des vues familières de la Côte d’Azur et de l’arrière-pays) et de poèmes parfois induits par la modernité de l’époque (« Noël») parfois  en reprises décalées des formes désuètes tel que le rondeau. L’album est un carnet de bord  au fil des jours : une sensibilité aigue est bien présente. L’auteur cultivant une rêverie selon des angles inattendus est déjà en germe.  Les dessins sont parfois perfides (un prêtre solitaire, tel un amoureux transi, grave le nom de Jésus sur l’écorce d’un arbre…). Un tel ovni est aussi touchant qu’intéressant : la jeunesse s’y infiltre loin des regrets et de la raison. Il faut se laisser bercer et prendre par une telle dérive figurale et poétique.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

12:09 Publié dans Images, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

28/10/2015

Chairs irritées, surfaces irritantes : Melissa Steckbauer

 

Steckbauer bon 2.jpg« Melissa Steckbauer », du 8 novembre au 19 décembre 2015, Skopia – Art Contemporain, Genève.

 

steckbauer  2.jpgLes photographies et peintures de Melissa Steckbauer  proposent à travers une galerie de portraits la vision  désinhibée sur une sexualité complexe, comprenant entre autres, voyeurisme, domination, transsexualité et fantasmagorie.  En choisissant les pratiques sexuelles comme terrain de démonstration, l’artiste lève le voile sur la complexité d’une nature que l’artiste nomma d’abord « camp »  ( mot qui souligne à la fois le caractère exagérément efféminé d’un être et l’esthétique surfaite) et sur des univers fantasmés. Ce faisant, elle  emmène au fond du creuset humain, dans des régions paradoxales où les personnes se sont réellement choisies et où elles dépassent leurs limites par divers « jeux » (transformisme par exemple). Ces apports intempestifs ouvrent le tableau et la photographie  à une  dimension viscérale, complexe et drôle.  L’artiste « enseigne » comment il faut aller chercher chaque fois un peu plus loin le territoire qui de l’illusion fait plonger sur une spatialité à cheval entre le réel et le fantasme  en une suite de girons qui s’écartent, se révulsent dans le jeu des actants.

 

Steckbauer Bon.jpgMelissa Steckbauer rappelle combien nous sommes appliqués à effacer, à cacher, à brouiller nos traces et comment l’art peut les remettre au jour. Loin d’une broderie parodique, les silhouettes éloignent de la soustraction pour la remplacer par une addition. Les « ombres errantes » (Pascal Quignard) s’imposent sous ce qu’elles cachent. Chair irritée et surface irritante deviennent le moyen de  franchir le pont entre le réel et sa re-présentation. L’artiste renvoie la peinture et la photographie à la consistance d’organes pleins de désir. Elles incarnent la “ corporéité ” par laquelle la matière travaille la réversion figurale et la logique habituelle du repli imaginaire en transformant le support en un véritable lieu “ morphogénétique ”.

 

Jean-Paul Gavard-Perret