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23/11/2014

Johanna Viprey : l’art et la marge

 

 

 

 

Viprey 2.jpgNée en France Johanna Viprey vit depuis longtemps à Genève. Ses performances et installations explorent les modalités de restitution des expériences liées au concept de subjectivité. Diplômée en sociologie elle a obtenu un master en Arts visuels à l’HEAD de Genève. Elle a participé à de nompbreux évènements sur la performance (“Enseigner comme des adolescents”) et à de nombreuses expositions collectives dans les esopaces publiques (Le Consortium, Dijon 2013; Forde, Genève 2012). Pour sa thèse de Master  L’artiste en chauffeur de taxi” Viprey a utilisé documents et images de Jeff Perkins. Ce travail a été repris sous le titre “Die Young or Stay Pretty”  à l’Institut Suisse de Milan, de Rome et à l’HEAD de Genève. L’artiste - muée en curatrice - a réalisé un projet en vue d’ouvrir des modèles alternatifs au système d’éducation en proxémie avec les instituts d’art suisses et italiens.

 

Cette recherche naquit de la rencontre avec celui que la créatrice nomme un “outsider professionnel” : Jeff Perkins. Autodidacte il fréquente des artistes tels que Yoko Ono, Sam Francis mais qui ne trouva jamais une “scène” pour son propre travail artitique. Il dut travailler pendant vingt ans comme chauffeur de taxi jaune et il enregistra pendant 10 ans les conversations qu’il tenait avec ses clients. “Je me demandais quelles raisons personnelles ont poussé Perkins à agir ainsi, à donner lieu à cet objet hors-norme, selon une telle durée, quel rapport il entretient avec celui-ci, avec la pensée Fluxus. Enfin, s’il s’agit pour lui d’allier l’art et la vie et si sa vie était liée à cet objet, à quoi ressemble la vie de Jeffrey Perkins en dehors de son taxi » avoue l’artiste. Ce sont donc ces mystères qui portèrent Johanna Viprey jusqu’à New-York afin de rencontrer Perkins et de s’interroger sur une question capitale : comment réapatrier dans le champ de l’art et ses circuits un travail qui ne lui était pas destiné ? “Die Young or Stay Pretty” s’est ensuite développé dans une série de rencontres, performances, expositions, débats pour répondre à la question du rôle de l’artiste dans le monde et dans la formation des individus. Ce travail s’interroge en outre sur la disctinction – pertinente ou non – entre artistes professionnels et dilettantes, sur la possibilité d’assimilation  des obsessions des excentriques, outsiders et autres marginaux de la part du système de l’art contemporain.

 

Viprey.pngLa question reste ouverte et illustre par cette béance la pertinence du  travail de Johanna Viprey.  L’être lui-même y devient autant un écran qu'une cible. Ce n'est pas la rage qui domine l’artiste mais la mise à distance de l’objet artistique en tant qu’icône. Elle espère encore et toutefois une naissance, un accomplissement de l’art dans ses marges. Celui-ci n'est pas pour elle et par essence carnassier. Mais ceux qui en tirent les ficelles doivent être évoqués. L’artiste ne se veut pas pour autant accusatrice. En montrant le crucifié et  le bourreau elle cherche à ce que le cercle ne se referme pas sur la disparition du sens de l’art. La créatrice ne cesse d’en appeler à un voir autrement, « outrement » voir loin du tapis des maîtres et afin que certains  funambules excentrés n’attendent plus leur tour. Ils n’ont pas à faire que subir et attendre face à des cages et cases officielles réduites parfois à des schémas.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

22/11/2014

Jérôme Leuba et le miroir mutique

 

 

 

Leuba.jpgChez Jérôme Leuba la photographie n'est plus un contrepoint nostalgique. Elle ne sert pas plus de contrepoids métaphorique au réel. Elle devient méditation, travaille sur l'espace et le temps en des diagonales et pour les reconstruire. « L’aperçu général » d’une telle esthétique tourne donc autour d’une perception particulière de l’image. Elle est comme soustraite au regard selon différents effets de décadrages qui achoppent sur un « insupprimable » particulier que Leuba ne cesse de chercher.

 

 

 

Le Genevois sort la photographie de  sa fonction d’illusoire refuge. Il capte des scènes du quotidien selon des séries de décalages et de fuites faites pour chasser des visions domestiques et pour dégager de tout voyeurisme. De la sorte l’image se refuse à une interprétation rationnelle et ne donne pas l’impression de tout « savoir ». Elle est construite pour s’ouvrir à des résonances plus profondes et afin de parler plus à l’inconscient qu’au conscient

 

 

 

Leuba 2.jpgAfin d’y parvenir Leuba affaiblit aussi les indices de réalité phénoménale par le choix du noir et blanc. C’est là une manière de minorer l’effet de réel. Voir n'est  donc plus percevoir mais "perdre voir" en violant les lois de la représentation (telle que la prise de vue de face « anthropo-centrée »). Est créé un climat irréel dans le refus de la séduction spéculaire et pour suggérer une beauté plus sourde et désaccordée au simple effet de paysage ou de portrait. Le photographe réclame et travaille une autre immanence. Le réel devient une terre perdue : en surgit une nouvelle qui sous saveur de néant  a autre chose à dire ou à montrer.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Jérôme Leuba : Centre d’Edition Contemporaine et Centre de la Photographie, Genève.

 

Fredy Bachmann : un instant sans limite

 

 

 

 

 

Bachmann.jpgAvec Fredy Bachmann la photographie du corps féminin induit parfois d'étranges postures dans un détachement programmé. La fumée d'une  cigarette comme les cheveux ont des éclats traversés d'invisibles essaims. Parfois le visage sort du miroir comme une aile qui s'abandonne. Le résultat est envisagé afin d'entrer dans les affres du désir et du plaisir pas forcément sexuel. Les jambes deviennent d'étranges sémaphores que l'ombre ne peut absorber si bien que l’âme liquide se déploie dans une forme d'abstraction plus que de nudité et de biffures sur lequel le regard s’arrête secoué par de vagues de noir et de blanc. Le corps devient le lieu du songe plus que du péché (ou ce qu'on prend comme tel). Il s'épanche en ellipses, laps et abîmes de telle sorte que ce ne soit pas en une pensée qu’on se porte vers lui.

 

 

 

Bachmann 2.jpgLe Tessinois le rend proche et étrange. Il jaillit mais ne peut se toucher. Fredy Bachmann rappelle que l’image photographique n’est pas façonnée d’une seule coulée. Silencieux dans son atelier il la recompose dans un cloaque des formes possibles. C’est, comme à la surface de l'eau lorsque coule le miroitement perpétuel des reflets indicibles. Plongeant dans le seul grand livre ouvert de la femme là où les pages sont encore blanches au sortir de la nuit l'artiste se met en état de disponibilité non sommaire. D’où sa nécessaire perte de repères à travers des images d’aveux où émerge  le corps tellurique et ailé.  Il n’y a pas au bout de la route promesse de Paradis, pourtant c’est lui que l’image « expose ».  A ce titre elle reste l’erreur essentielle dont on ne se remet pas, Il convient  d'en tirer les conséquences. Mais surtout ne pas de lui dire adieu.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

10:21 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)