gruyeresuisse

17/10/2014

Hors-Champs : Jacqueline Benz

 

 

 

benz.pngJacqueline Benz rend le voir plus puissant par les absences que l’artiste crée retranchant dans le hors-champ ce qui généralement fait centre et sens. Si bien que l’habituel « réfléchi » se retrouve à l’état non réfléchi mais devient de la sorte « réciproque »… Peseuses de traces parmi l’abstraction des corps des femmes dont la nudité est absence mais non absence de vêtement puisque ce sont deux choses différentes, la plasticienne efface les distinctions entre voir et être (vu). Est donné à contempler un bord, un creux, une ébauche. Tout est en désordre là où pourtant une rigueur règne.

 

 

 

benz 2.pngLes incidentes polyvoques sont remplacées par un effet de neige. Il faut en respirer les cristaux où l’œil se perd afin de s’enchaîner à d’autres préludes moins rébarbatifs que ceux de l’arrière train-train quotidien de l’image. De telles créations deviennent prêtes à porter le poisson en carènes jusqu’à notre sépulcre en passant par la grâce de Cythère. Les changements de rythme, les arguments sautés  s’amplifient  mais de manière austère - ce qui n’empêche en rien l’humour. Une immense énergie apparaît. Elle accuse notre gravitation éparse, arbitraire qui tire du sol vers le ciel. Dans ce que l’ombre disperse le corps lui-même est démembré par l’inscription et la rupture d’une géométrie fulgurante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

16/10/2014

Féeries glacées de Florence Grivel et Julien Burri

 

 

 

Florence Grivel & Julien Burri, Ice & Cream, collection so/so, Art&fiction, Lausanne, 2014, 66 p., 25 Euros, 31,50 CHF.

 

 Burri Grivel.jpg

 

Pour déguster des glaces et fondre de plaisir il convient de garder la tête froide. Aborder leurs continents en pilotis de bâtonnets ou en cornets gaufrés c’est pour un temps se soulager des vivra verra, des ossuaires cliquetants. Et qu’importe si après les gourmands subissent quelques remords posthumes : dans les calories glacées rien ne se perd, tout se transforme en bourrelets que la société moralisante condamne au même titre que les effets de l’alcool et du tabac. Julien Burri et Florence Grivel n’en ont cure. Adepte de Movenpick et des quais de Lausanne ils savent combien tout est bon non seulement chez le cochon mais dans les glaces : « Elles parlent autant des émotions que du corps ». Néanmoins Burri est conscient de leurs pièges et de leurs ambiguïtés : « Elles peuvent avoir un arrière-goût de charogne baudelairienne. De faisandé et de sublime. Le goût des vacances d’été aussi, en enfance, et des plages de la riviera italienne... Ce sont des pétards, des bombes puantes, des cornets surprises, des arcs-en-ciel et des aurores boréales ». Bref il vaut mieux en avoir plutôt que pas. Ce sont quasiment des bombes sexuelles (des deux sexes)  qui n’ont de glacées que nom. Elles restent nos semblables, nos sœurs qu’en noceur nous léchons, qu’en ogre et ogresse nous dévorons. Florence Grivel orfèvre des images les monte en joyaux, Julien Burri,  poète du quotidien ajoute des feuilles à leurs couches glacées. Il rappelle que la boule de crème vanille est un cas particulier de la sphère. Elle peut d’ailleurs se transformer en cube, en cône, en cathédrale gothique à engloutir sans remords. La morsure dans leur gel rend l’ennui des jours moins dur. Avec un sablé dessus c’est la plage, c’est l’enfance. La nôtre comme celle de l’art puisque s’y éprouvent les premiers plaisirs sur le clavier des sens. En les évoquant, Florence Grivel par ses aquarelles glacées, Julien Burri en ses givres poétiques, passent à un cran supérieur. Ils cultivent l’oisiveté, les succulences, le dimanche et rappellent comment les décolletés insondables de celles qui sont servies en coupes ou sur un lit à baldaquin font de nous des pirates amarrés aux terrasses pour des plaisirs premiers.

 

15/10/2014

Comme le citron sur une huître : Jean Fontaine

 

 Fontaine.jpgJean Fontaine, Galerie 2016, Neuchatel.

 

 

 

Tous  les êtres vivants ou de bronze cherchent quelque chose : l’écureuil : des noisettes, la mouette : Tchékhov, Poe : le corbeau, Laurel : Hardy et les femmes de Fontaine un moteur ou une « animalité ». Cette moitié pourtant ne leur manque pas vraiment. Néanmoins l’artiste les fait fondre de plaisir afin d’inventer un couple en fusion signe soit d’une grande détresse, soit d’un espoir fou. D’où l’intérêt de tels hybrides. Ils secouent les images que l’on croyait sûr, ébranlent la forteresse des certitudes. Chacun en sort un peu groggy conscient d’avoir entrevue la dangerosité de l’amour et le malaise dans la civilisation et l’identité.

 

 

 

Mais de telles statues ressemblent à des adoucisseurs d’eau de nos rigidités. L’eau devient oh !  tant nous sommes surpris. L’autre devenu animal ou machine échappe à nos prises et nos abîmes. Cela ressemble à du citron sur l’huitre. Comme elle on frissonne. Surtout lorsque dans leur tendre indifférence de telles créatures semblent  demander : « Et vous quelle bête vous habite, quel moteur vous pousse ? ». Néanmoins pas question - même si ça ne tourne pas rond - de leur demander un moindre piston.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret