gruyeresuisse

12/07/2020

Jean-Louis Perrot : le multiple inachevé.

Perrot.jpgPablo Betti & Jean-Louis Perrot, "Ilusion fondamentale", Galerie Rosa Turestky, Genève, aout-septembre 2020.

 

A côté des toiles monochromes du Genevois d'adoption Pablo Betti qui fait de ses monochromes un miroir de l'universel et pour lequel tout souvenir possède une couleur que l’épaisseur de la peinture laisse émerger en un «dessous» caché et chic, pour Jean-Louis Perrot la masse du fer crée un équilibre "entre l’aliénation qui cède et la force qui se régénère" comme l'écrit l'artiste. Aux formes "sacrées" du bronze de la plasticité classique font place des suites de mouvements implicites entre envol et chute.

 

Perrot 2.pngPerrot reste le sculpteur du déplacement. A coté de ses dessins plus anthropomorphes, le langage dans l'espace et au moyen du fer dépasse la démarche initiale et se dégage de tout académisme. Un dépouillement formel porte vers l'envol, la masse et au service d'une paradoxale apesanteur. Les tiges de fer tendues et oxydées créent un point de suspension entre ce qui retient et aspire. Tordant la matière comme la mémoire  surgit un multiple inachevé.

 

Perrot 3.pngEt si à l'origine il y eut chez Perrot du "bricolage", peu à peu le plasticien a épuré sa pratique par élimination de tout effet de re-présentation. L'objet devient signe plus que chose là où si le processus compte le but importe : le fer brut ou travaillé, rouillé ou grenu, transforme le monde dans une poésie des sphères.  Un défi - par l'insurrection de la matière dite non noble - permet qu'éclatent les veines de l'aube.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

11/07/2020

L'imagier "surréaliste" de Thomas Demand

Demand.png"La Carte d'après Nature" a été publié pour accompagner l'exposition dont Thomas Demand fut le curateur au Nouveau Musée National de Monaco. Son titre est tiré d'un magazine créé par Magritte entre 1951 et 1954. Il n'y eut que 14 numéros et chacun contenait une carte postale mettant en vedette des poèmes, des illustrations et des nouvelles. De la même manière Demand a sélectionné des travaux de 18 artistes qui sont reliés entre eux et comme chez le peintre belge de manière un peu dissipée et lâche.

Demand 2.jpgNéanmoins l'ensemble se connecte à deux idées majeures : la nature et le surréalisme à la façon dont Magritte les traita. Demand a choisi des oeuvres d'artistes de différentes générations : Saâdane Afif, Kudjo Affutu, Becky Beasley, Martin Boyce, Tacita Dean, Thomas Demand, Ger Van Elk, Chris Garofalo, Luigi Ghirri, Leon Gimpel, Rodney Graham, Henrik Håkansson, Anne Holtrop, August Kotzsch, René Magritte, Robert Mallet-Stevens, Jan et Joel Martel. Tous proposent leur construction du paysage.

Demand 3.pngL'artiste, avec l'aide de Naomi Misuzaki, reprend ainsi les associations libres de Magritte afin de combiner un large éventail d’œuvres dans une exploration élaborée d'une disjonction  essentielle : entre la représentation de l’art et la représentation elle-même. L'artiste illustre ainsi combien toute saisie de la nature est un similacre comme le prouve entre autre les paysages suisses et italiens de Ghirri ou les papiers sculptés de Demand lui-même. Toutes les images viennent chargées de paradoxes comme s'ils se transmutaient sous leur peau. Quant aux mots - parfois bêtes fatales qui maudissent l'artiste lorsqu'il dort - celui-ci  laissent leurs carcasses sous des couettes. Mais réveillé et même s'il est fatigué il les conduit bien.

Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Demand, "La Carte d'après nature", Mack, Londres, 144 p., 250 E., 2020.

10/07/2020

Déraciner le feu de l'attente : Abdul Rahman Katanani

Abdul.jpgAbdul Rahman Katanani, "Autoportrait total self portrait", Galerie Analix Forever, Genève, 2020.

Il existe dans les oeuvres d'Abdul Rahman Katanani des grains échoués entre les dents des images. S'y discernent au sein du spasme de séparations, un souffle et une présence comme aussi les souillures de l’enferment. L'artiste force un certain vide à advenir au sein d'insupportables prégnances. Mais il oblige tout autant à lever la tête face à des matrices où l'être suffoque sur un sol nourri de douleur et en des lieux qui nouent à l’horreur là où il s'agit de ramper dans ce qui tient d'asiles.

Abdul 2.jpgDu camp palestinien de Sabra où il est né et a vécu l’essentiel de sa vie, Abdul Rahman Katanani travaille la matière : la tôle ondulée des toits de cahutes, le béton des murs, des fils électriques qui pendent et les entremêlements de barbelés et de barils.  Un autoportrait paradoxalement sublimé propose un regard "TOTAL" qui devient aussi celui du pétrole et de ceux qui l’exploitent. C’est aussi le lieu où la liberté ne peut être qu’imaginée.

AA.jpgKatanani s'empare de ce qu’il a sous la main et porte en lui depuis l’enfance dans un art d’indocilité et de poésie. De fait il dessine la courbe démesurée où les mains ne peuvent jamais arpenter l’appel de la délivrance. Le regard s'enfonce dans les lieux, déracine le feu à l’attente, sans une aile et en des griffures d’envol avec un bec planté en la gorge. "C’est finalement ce petit garçon de bleu vêtu qui joue avec un pigeon" qui transparaît dans le désir fou d'être en un abyme écorché où se dépouille le jour en loques. Et ce, dans un insomniaque langage plastique là où les mots ne peuvent que s'égarer.

Jean-Paul Gavard-Perret