gruyeresuisse

22/05/2015

Claude Luezior : Pavlina et les Enceintes d’Amour

 

 

Pavlina bon.jpgClaude Luezior, «  Pavlina - Espaces et transparences », Editions du Tricorne, Genève 132 pages.

 

 

 

Franchir la frontière entre le charnel et le mystique, changer de corps touchent au plaisir, à la jouissance comme aux possibilités d’angoisse puisque les certitudes se voient interpellées par cette traversée. Pavlina ne cesse de la rappeler. Quant au poète Luezior il ponctue en orpailleur les fontaines de jouvence de l’artiste. Pour ses personnages, à l'« aveuglement » de l'amour, répond une attente exaspérée, désespérée. La Vaudoise les montre en instance de purification comme au prise avec le miel charnel. Luezior  rappelle que la voyageuse de l'amour ne fait qu’emmener avec elle ses propres bagages, son propre inconscient : si bien que chaque toile devient un lieu de réclusion qui fascine néanmoins le poète charmé par les « femmes-lumières ».    Son texte en fragments invite  à franchir « à rebours » le seuil de l’œuvre où la femme reste sainte et pécheresse. A son évasion impossible répond la pénétration du regard en un lieu qui n’est plus à l’extérieur d’une frontière mais dedans.

 

 

 

Pavlina bon 2.jpgPavlina  y accomplit une avancée vers quelque chose qui n’a plus rien à voir avec un charme de la nudité mais avec un dépouillement. A l’étrangeté  éruptive, à l’attrait volcanique  de l’amour humain répond un retournement mystique. Ce bond permet à l’inconscient qui habituellement ne connaît pas la traversée des frontières d’être mis en connexion avec ce qui le dérange.  L’âcreté de l’inassouvissement se mêle à des moments de jouissance plus ou moins solitaire.  Une telle expérience ne peut laisser indemne puisque le saut  et l'éclat des œuvres de Pavlina, comme le souligne Luezior, crée un transfert. Il  désaxe des assises, des sécurités voire du sens même de désir. Dès lors celles qui restent les  Enceintes de  l'Amour et n’arrivent pas à venir à bout du cerclage parviennent néanmoins à franchir  la frontière interne de l’être. Chaque toile permet de « survivre aux entrailles » en devenant  « le témoin de la terre » (Nicole Hardouin) où l’être tel Roland  à Roncevaux joue à saute-mouton au bord des gouffres, espérant une brèche, là où il est en quête d’un corps qui doit se quitter et du cor qui lui permet de s’ouvrir à l’altérité suprême, l’extrême transparence de la source première.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

21/05/2015

Laure Gonthier : états (re)naissants

 

 

gonthier.jpg

 

Laure Gonthier in « Luxe calme & volupté », Exposition au Musée Ariana à Genève du 31 mai au 1er novembre 2015.

 1 Laure Gonthier.jpg

La lausannoise pour cette exposition collective - proposée en collaboration avec Swissceramics afin de présenter la diversité de la céramique contemporaine suisse  se distingue par l’érection de ses formes insidieusement  phalliques. Nourrie du vers de Baudelaire qui donne le titre à l’exposition l’artiste montre comment  la céramique contemporaine élargit son domaine non sans humour et provocation. Dans ses « narrations » plastiques tout devient (peut-être – car le doute est permis) clair derrière les yeux. Ils saisissent à travers ce travail la moiteur des choses sous l’orage mais où la pluie ne veut pas venir. Tel un engourdissement dont nul ne sait s’il vient du corps, de la pensée où d’un lieu l’image-volume apparait en semblant issue d’un enchevêtrement de nuits. Tout ce qu’on peut dire est que s’y pêchent comme dans des étangs noirs et sombres des formes venues de l’inconscient. Elles  émergent de la terre en une tendresse insidieusement voilée de violence. Tout ce qui pourrait sembler figé, immuable, trouve à travers l’empreinte et le modelage un paradoxal mouvement du vivant  L’éphémère y apparaît en mutation et en état naissant ou renaissant sous l’emprise d’une cuisson qui donne à la « céramique » un nouveau visage.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jephan de Villiers : totems sans tabou


 

 

jephan 2.jpgChez Jephan de Villiers , un langage particulier, fascinant et atroce, remonte à la surface à l’image sous forme de bois-totems. Surgit l’histoire de l’être, histoire que le créateur ferme et laisse béante. Les totems frappent comme des tocsins. Des êtres étranges peuplent soudain le monde. Ils rendent dérisoire tout grand soir, tout futur épiphanique. Fantômes que fantômes ils annoncent moins la délivrance que la perdition. C'est pourquoi l’art "dévot" n'en aura jamais fini avec Jephan de Villiers. Il en devient le rival et le pourfendeur par l’instigation d’un ordre religieux renversé. L’artiste ne s'intéresse  dans le totem  qu'à l'objet d'impiété et met à mal ceux qui feignent de vénérer tout sacré. L'orgie de l’image nocturne est son domaine d’autant qu’il pousse la brutalité et la trivialité de manière exacerbée et qu’il témoigne des assauts de la barbarie découverte par la propre sauvagerie de son langage plastique. Ses totems ne sont donc que des amères odalisques au front ceint de sorte d'amanites obscènes.

 

 

 

jephan.pngAu corpus  jubilatoire fait place celui d’anges exterminateurs et expropriateurs là où l'homme qui croit s'emparer de tous les trésors ne récolte au bout du compte que des ruines.  La grandeur humaine se perd et l’art sort - pour son bien - de l'humanisme. Seul demeure comme témoin de l’humanité les cadavres exhumés en totems. Dans le désenchantement Jephan de Villiers  ne s'enivre que des forces de son délire afin de créer son théâtre ou la liturgie  des humiliés. Il crée ainsi des sortes de chemins du calvaire marqués du sceau ou du devoir de  monstruosité “ panique ” (au sens où l’entendit Arrabal). L'artiste fait de son errance une fleur vénéneuse dans la déchetterie d'un corps qui ne s'appartient plus : il est remplacé par celui d’un autre. Face au désir (enfantin) d'absolu de la spiritualité et de ses potions magiques (Viagra mystique), le langage de l’artiste s'ouvre à sa propre fente et celle du bois  dont sont faits les fantômes pour dire le manque, l'absence d'être.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


 

Jephan de Villiers, « Terre d’Arbonie… Secret », Galerie Béatrice Soulié, Paris, du 28 mai au 11 Juillet 2015.