gruyeresuisse

13/02/2015

Cindy Sherman : le crime parfait

 

 

 

Sherman.jpg« Cindy Sherman », ed. Ingvid Goetz, Karsten Löckemen, Sammlung Goetz, Hatje Cantz Verlag, Otsfildern, 184 pages, 30 E., 2015.

 

 

 

Ennuyée  par la peinture  « …il n'y avait rien à dire de plus. Je me contentais de copier méticuleusement d'autres œuvres, et j'ai réalisé qu'il aurait alors suffi d'utiliser un appareil photo et de me consacrer à d'autres idées » écrivit celle qui s’orienta vers une radicalité photographique dont Pierre Molinier fut le pionnier. A travers – principalement des autoportraits – l’artiste porte l’équivoque dans les genres sexuels en faisant du couple artiste et modèle le criminel et la victime : l'une est  le produit de l'autre et vice versa.

 

 

 

Sherman 2.jpgLe corps de la femme émerge loin de son statut de machine à fabriquer du fantasme ou d’écrin à hantises. « Le passé ne passe plus dans mes œuvres, elles sont créées contre lui  pour des extases négatives» explique-t-elle.  L’artiste pastiche souvent l'univers de tableaux de maîtres, s’y approprie un grand nombre de genres visuels  (extraits de films,   magazines de charme, etc.). Le livre propose  une synthèse qui éloigne de tout artifice par l’artifice lui-même. L'activité mimétique de la photographie capote.  Et comme dans le " Portrait ovale " de Poe la vie passe intégralement de la réalité à l'art, mais avec Cindy Sherman ni l’une ni l’autre sont, à la fin, laissés pour « morts ». Et le meurtre restera métaphorique. Ce qui n’exclut pas pour autant sa violence.

 

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

09:21 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

Dylan Perrenoud : le paysage sous perfusion

 

 

Perrenoud.jpg« A frozen Flesh », Galerie Standard Deluxe, Lausanne, 21 février-8mars 2015.

 

 

 

Dylan Perrenoud ne « photographie » pas  le paysage : il le transpose et le décante sans limiter une forme de rêverie. Mais le « geste » possède ici un mandat à assurer : écarter la vue de ses  évidences. La « peau » semble s’effacer : des veines surgissent.  Le paysage devient immatériel mais palpable sans savoir s’il est plus proche du macro que du microcosme. Un expressionnisme abstrait - mais tout compte fait pas si abstrait que ça – offre la contemplation du paysage et du  langage. Suivant docilement la linéarité du premier le second lui permet d’y monter, descendre, arpenter, bifurquer. En surgit l'histoire du labyrinthe des lieux car le photographe n’oublie jamais une idée majeure : l’image atteint son but dans la mesure où elle établit avec la réalité non un reflet mais un approfondissement, une force première.  Atteindre le monde des premiers alphabets, le monde des béatitudes demande une longue ascèse : celui de s'appuyer avec confiance sur les formes en leur complexité mais d'y aller avec toute la rigueur nécessaire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08:32 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

12/02/2015

Les portraits « bougés » de Miriam Cahn : l’être et le temps

 

 

 

cAHN.pngMiriam Cahn, « körperlich – corporel », 24 janvier – 12 avril 2015, Aargauer Kunsthaus, Aarau.

 

 

 

Les personnages de Miriam Cahn ont souvent des « têtes » d’ampoule » comme on le  dit des surdoués. Mais ici l’expression doit être prise dans la seule radicalité de figuration. Il faut donc arracher à l’expression tout symbole. D’autant que c’est par la peinture elle-même que de tels personnages sont des lumières (ce qui ne veut pas dire que par eux-mêmes ils soient idiots !).  Mais ils fascinent par ce qu’ils irradient grâce à la peinture et le mystère de l’aura qu’elle dégage non sans – parfois – une ironie acerbe.

 

 

 

CAHN é.jpgA ce titre il existe toujours chez Miriam Cahn une volonté implicite de changer le monde, de s’opposer à tout nihilisme sans pour autant oublier les affres du passé.  Formes et couleurs marquent une volonté de présence contre  vents et marées de l’Histoire.  Si bien que la douleur vient toujours, en une telle œuvre, après la volonté et la joie.  D’où le désir de mettre en forme, de créer par delà l’état tragique dionysien mais en en tenant compte. Se découvre  une profondeur d’être et de vie dans un travail qui ne cesse de « gratter » la même veine. Par effet de plat surgit une vocation perspectiviste là où le portrait « bougé » devient l’espoir d’une sur-vie ici-même, un surcroît d’être. La peinture devient un mouvement transformationnel et opératoire. Elle rejoint les « rêveries de la volonté » que Bachelard appelait de ses vœux.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret