gruyeresuisse

14/07/2018

Jo Ann Callis ou le cynisme photographique

Callis.jpgJo Ann Callis s’amuse avec les images pour proposer ses fictions et ses complots pour surplomber des abîmes.. Elle revisite entre autres la saisie de la nudité en relevant deux « erreurs » majeures de l’art : considérer l’image comme une peau et en tant que culture idéale de la visibilité. Son décodage - dans la lignée de Bellmer et Molinier - voile et dévoile l’illusion et restituer le jeu des forces élémentaires de l’image au-delà même du vraisemblable parfois à travers des Betty Boop des années 50.

 

Callis bon.jpgIl ne s’agit pas de créer une irréalité monumentale mais d’inventer un étrange espace cynique ici même, ici bas en éliminant le révolu qui encombre le présent. Le corps vit par exemple en se renversant enflée d’un souffle de recomposition là où la décomposition de la représentation nourrit l’essence du spectacle ou plutôt de sa transgression ironique. L'œuvre reste en ce sens un seul immense poème optique où en des parades la réalité se dissout.

Callis 2.jpgDécouvrant progressivement la puissance de l’image à 33 ans, la créatrice désormais septuagénaire trouve à travers elle d’autres manières de répondre à son utopie première, générique et à une angoisse du même type. Elle refuse de s’abandonner au vide toujours présent et au chaos même si pour Sam Francis «c’est une sorte de perfection. Il n’en est pas d’autre ». Pour Callis il faut à l'inverse un ordre. En débordement. Mais ordre tout de même. . De la sorte l’artiste américaine prolonge le destin de l’image, de la femme, du réel en un sens particulier là où des artifices plus ou moins "exotiques", établissent une poétique agissante.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jo Ann Callis, « How they run », Over The Influence Gallery, Los Angeles, du 12 août au 5 septembre 2018.

 

 

13/07/2018

Cayo Scheyven et l’inséparable indistinct

Belge 3.jpgCayo Scheyven crée une archéologie du temps à travers le corps, le quotidien et leurs traces. De divers relevés et récoltes l’artiste recrée un univers d’indices où le jeu de presque rien fait le jeu d’une poétique de l’humain. L’artiste belge reconstruit l’idée du corps, de l’habillement ou du paysage avec humour et amour hors des sentiers battus. Ne se grisant pas forcément de lumière, la plasticienne cherche donc d'autres voies aux techniques de "prises de vue" afin d'offrir non une somptuosité mais une intensité neuve. A l'apparat du monde de l'ornementation succède l'interaction constante entre la surface du réel et sa profondeur afin de provoquer plus que de l'insolite : de l'impensé

 

Belge 4.jpgLa photographe isole toute une signalétique des êtres et du monde à travers le portrait comme par les éléments urbains qu’elle retient. Au signe original peuvent se mêler divers types de cassures et d’apparitions parasites ou imprévues. Pour capter le réel chaque approche devient une stratégie particulière. Mais toutes sont animées du souci d'atteindre sous la chair du réel une ossature temporelle. La représentation échappe ainsi au cliché. Elle permet un approfondissement des chemins de l'Imaginaire qui possède un caractère profondément physique.

Belge 2.jpgLe jeu de la segmentation fait celui du compact, de l'homogénéisation essentialiste. Cayo Scheyven fait passer d’un univers surchargé d’images à celui d’une reconstruction où les impressions perceptives jouent avec l'émotion du "terrain". Chaque procédure devient un moyen d'errer au fond du réel dont il ne reste que des bornes et des empreintes. Ces "indices" deviennent le sujet dépouillé de l'œuvre. Non que le concret s'indétermine mais il se métamorphose à travers des zones, des seuils et des gradients. Une puissante vitalité soulève les images. Elles deviennent la capacité à ce qui fut d'abord vu à travers le prisme de la perception quotidienne de se porter vers un champ de réflexion sur notre condition d'êtres humains temporels.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sophie Podolski et la Suisse

Podolski.jpgAuteur d’une livre magnifique il y a plus de quarante ans (« Absolument nécessaire – Editions de Minuit) , fondatrice du Montfaucon Research Center Joëlle de la Casinière, a publié à la même époque et republie aujourd’hui un autre livre ovniesque : celui de Sophie Podolski. Agée de 16 elle écrit et dessine « Le Pays ou tout est permis » deux ans avant sa mort.

Podolski 2.jpgLes deux créatrices ont créé des univers alternatifs et parallèles. Et en 1972 comme en 2018 l’éditrice republie ce livre dans sa seule version possible : comme il fut réalisé : sans un repentir, sans une page arrachée au blanco éditeur de 280 pages. Conçu en 2 mois il est rempli bord à bord, sans marge et dans un art incroyable de la structure d’une écriture vivante.

Podolski 3.jpgSophie Podolski a réinventé dans ce livre des lois de la vitesse, des normes en proposant un alphabet sauvage capable de faire crisser l’inconscient dans la quête d’un quelque part hors du monde. Le paroxysme de l’écriture répondait à une attitude introspective et calme chez l’artiste aux prises à son bestiaire viscéral et cosmique. En transe intérieure l’auteure inventa ce livre « parfait » lors d’un séjour en Suisse avec l’artiste Olympia Hruska. La Suisse fut pour elle « ce décor en carton pâte » qui lui permit ce paroxysmique de l’Imaginaire avant son retour au M. R. C. à Bruxelles. Sa directrice a créé un film en 2017 (« Dans la maison ») dont la seconde partie permet de découvrir l’œuvre de Sophie en un montage porté par la musique de Jacques Lederlin.

Jean-Paul Gavard-Perret