gruyeresuisse

25/03/2020

Noblesse du ratage : Sandra Bechtel

Bechtel.jpgPour évoquer la vie grise il faut la noblesse de l'auteure. Est-elle pour autant déclassée ? Peut être. Mais comme disait Duras "elle a la noblesse de la banalité" (Duras) de celle chez qui peuvent se reconnaître les perdants magnifiques - artistes ou non. A savoir celles et ceux qui ne savent pas prendre les haches de leur pinceaux et autres brosses ou l'outil de leur intelligence par le manche pour faire du petit bois de l'autre.

Bectel 2.pngCertes "la vie d'artiste" est avant tout mise en exergue, avec ses us et coutumes, ses lois, ses "vents", et par exemple la "pratique de dégainer un agenda dans le coup " (pour l'être). Mais les petits faits dépassent le monde de l'art. Ils sont mis en récit avec humour corrosif et jamais gratuit. Le regard devient verbe et les mots pénètrent pour ficher bas le génie claudiquant et les tics verbeux et verbaux de ceux qui, parvenus, demandent aux autres de faire oeuvre de silence. Ils leur font croire que leur eau pure possède le goût de l'invisible mais les perdants sont déjà hors de leur vue.

Bactel 2.pngEcrire revient ici à raconter une histoire ou plutôt  son absence puisqu'elle est ratée. D'où la présence du texte avec beaucoup de blanc sur la page. Il y a là sous l'ironie une émotion. Car l'auteure écrit ses idées (justes) avec des mots pour dire, voire planifier les échecs et les dépressions lorsqu'on perd la connaissance non d'être mais de résister. Ce qui n'empêche pas Sandra Bechtel de regarder avec distance ironique les choses ordinaires, banales et les manies "up to date" comme on disait jadis ou "swag" comme on dit aujourd'hui (mais je n'en suis pas sûr).

Jean-Paul Gavard-Perret

Sandra Bechtel, "L'art de rater dignement sa vie d’art[r]iste", Editions Lunatiques, Vitré, 2020, 70 p., 6 E..

Marinka Limat : prélude aux temps de crise

Limat 1.pngPlus que pour bien d'autres le confinement pour la fribourgeoise Marinka Limat n'est pas chose aisée. Celle qui a inséré le "format pèlerinage" dans l'art doit cesser ses périples à la rencontre des officiants qui dirigent ou animent les grandes institutions artistiques publiques ou privées. Sa performance est en arrêt mais elle aura ensuite beaucoup à nous apprendre sur les difficultés du monde artistique après ce cataclysme et plus généralement sur le sens à accorder à la vie.

Limat Bon.pngUtilisant le corps et le chemin comme "outil de travail", la marche aide l'artiste à s’extraire de la société pour mieux la comprendre. Espérons après ces temps difficiles la retrouver avec le "K" sur ton chapeau. La lettre issue de l’allemand car pour Marinka Limat renvoie au kunst (art) mais peut aussi renvoyer à la « Kommunikation », « Kreation » et peut faire référence à l’anarchie ou renvoyer d’un point de vue graphique au chemin. Cette lettre est elle-même un point de rencontre et ce projet sans le savoir est devenue un prélude à notre temps de crise.

Limat 2.pngA chaque étape la pèlerine demande aux acteurs de l'art leur "bénédiction" : "Elles sont comparables à des petites performances dans la grande performance. Certaines personnes disent quelque chose, parfois juste un mot, d’autres accomplissent un geste." Se crée un nouveau lien de l’art et du sacré. Il est vieux comme le monde et sans doute même à l'origine de l'art. Mais il ne s'agit plus de produire des objets (ils nous submergent) mais un lien entre les êtres selon une sorte de confucianisme implicite qu'il faut apprendre à réinventer écrit l'artiste.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/03/2020

Leslie Smith III : pour le plaisir

Smit.jpgLes tableaux découpés de Leslie Smith III créent des émotions particulières par leurs formes et couleurs. Transparait l'héritage autant de Franck Stella et ses assemblages géométriques que d'Ellsworth Kelly ou Kenneth Noland et leurs épures. Mais chez lui l'abstraction reste beaucoup plus sensorielle car chargée de matière en tant que support et surface.

Smit 2.jpgL'artiste manoeuvre dans les deux et sa peinture en n'est que plus altière, joyeuse voire giboyeuses dans toute une série de rencontres . Les pièces pourtant sagement exposées interagissent les unes avec les autres. Si bien qu'une telle abstraction devient fertile et prend valeur de réalité ferme, vivace, colorée.

Smit 3.jpgC’est là un long travail de préparation, revision des principes et activations de nouvelles "carlingues" pour la peinture. S'y envolent les ailes du désir. Le tout dans une irrévérence éloquente à la thématique ludique mais léchée. Ce travail est une fête de l’esprit et des sens dans un mélange de romance et de dérision.

Jean-Paul Gavard-Perret

Leslie Smith III, "Strangers", Galerie Isabelle Gounod, Paris, du 14 mars au 11 avril 2020.