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07/11/2018

Paul Rousseau : Genève la ville nue

Rousseau.jpgPaul Rousseau, "Geneva", éditions Louis Vuitton, 2018.

Genève devient sous la "palette" de Paul Rousseau une ville étrange : déserte, distanciée, recolorée d'une manière impressionniste parfois douce mais parfois criarde et tranchée. Il existe même une sorte de cruauté - et aussi d'érotisme - dans cette vision d'une cité aux statues à seins galbées et qui inspirent des sentiments multiples.

 

 

Rousseau bon.jpgMême lorsqu'il reprend les cartes postales de la cité de Calvin, pour Paul Rousseau la ville n'est plus ici, ou mal - c'est à dire mieux. L'image « lisse et commerciale » se teinte ou se salit d'ajouts de pigments. Nous sommes devant des toiles des Nabis, d'un nu de Bonnard et des closeries de Monet. Les photographies peintes proposent en conséquence un itinéraire aussi critique, drôle qu'original : paradoxalement la ville nue s'agite de nouveaux fantasmes. Existe là le paysage et sa limite.

Rousseau 3.jpgLa photographie paysagère transcende la simple capture. Le feu d’artifice des couleurs fait que chaque vue nous regarde. La prise devient« opérante » car il existe à travers son motif, un retournement de la vue : elle interroge le regard. De l'œil au regard s'instruit la médiation de l'oeuvre : soudain c'est elle qui fissure énigmatiquement les certitudes trop facilement acquises de la contemplation fétichiste du paysage genevois tel qu'il nous est contumier de le voir et de l'envisager. Ici à l'inverse, un dévisagement a lieu.

Jean-Paul Gavard-Perret

06/11/2018

Evangelia Kranioti : parfum poivre et safran de femmes

Evangelia.jpgEvangelia Kranioti est née à Athènes  où elle a fait des études de droit puis est partie en France où elle vit après ses études à l’Ecole nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris et à Tourcoing au Fresnoy, Studio national des Arts Contemporains. Son travail comprend la photographie, la vidéo, l’installation et connaît déjà une reconnaissance internationale.

Evangelia 2.jpgIl se caractérise par la densité et la profondeur sombre des couleurs et l’aspect cérémonial de ses mises en scènes. Le regardeur en dépit de l’érotisme et l’exotisme apparents n’est jamais réduit à l’état de voyeur ou de voyageur. Le transport est différent : il se fait dans l’image qui pousse plus loin l’idée du corps et du visage comme du paysage. Existe toujours dans ses œuvre une stratégie subtile de visibilité et d’existence là où s’éprouve un parfum de nostalgie.

Evangelia 3.jpgLa créatrice possède un sens inné de l’image mais ne s’en est pas contentée. Elle a peaufiné  son approche  de cérémonies étranges afin d'atteindre une perfection formelle. Toutes ses images « parlent » de solitude et d’exil comme si les rêves espérés avaient besoin de sous titres pour exister. Les mouvances fixées  portent vers des espaces inexplorés au sein de la présence du corps et de l'architecturale très éloignées des propositions visuelles de la communication et de publicité. La créatrice crée flux à contre-courant. Elle arrête le premier pour laissant couler le second. Elle  flirte constamment avec une réalité  qui n’existe plus ou pas encore là où apparaît souvent un filigrane une critique constante du post-colonialisme. Si bien que la nostalgie n’est pas forcément celle qui était attendue.

Jean-Paul Gavard-Perret

10:44 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

05/11/2018

L’art et non sa signature

Monnaie 2.jpgCamille Morineau lors de l’exposition transatlantique « Women House » (présentée à Paris puis à Washington) a créé une petite révolution passée inaperçue. Profitant de l’artisanat haut de gamme des ateliers de la Monnaie de Paris elle a renversé la donne de l’art. Généralement les expositions - fussent-elles collectives - sont accompagnées d’une déclinaison d’objets d’art signés. Or, pour cette exposition la médaille "Womenhouse" est anonyme.

Monnaie 3.jpgElle représente une maison pliable - symboles de l'exposition où les artistes femmes démontrent les limites d'un espace domestique lié au féminin - le masculin s'arrogeant son droit sur l'espace publique et son agora.. C'est vieux comme le monde et l'anonymisation volontaire souligne le statut de femmes. Cette volonté souligne aussi combien, et moins les hommes, leur ego se passe d'affichage.

Monnaie 4.jpgL'objet d'art lui-même propose un transfert significatif. Il change de "nature" en mettant en évidence le statut des femmes comme absentes au sein de l'Histoire. Anonyme il prouve que sa valeur est consubstantielle à lui et non à celui ou celle qui le signe et qui généralement lui donne sa valeur ajoutée.

Monnaie.jpgPlutôt que d'offrir une proposition étroite qui n'aurait mis en exergue qu'une des 39 artistes rassemblées (de Claude Cahun, Louise Bourgeois, Cindy Sherman pour les plus connues jusqu'à de jeunes créatrices comme Joana Vasconcelos, Isa Melsheimer ou des relectrices de l'histoire d'un art plus égalitaire (Birgit Jürgenssen, Heidi Bucher) cette proposition marque un pas important. Elle annonce le retour à un artisanat d'exception revalorisé et qui sublime le sens d'une telle exposition. Elle ouvre un champ qui jusque là ne dépendait que de la signature en tant que gage de qualité, valeur ou reconnaissance.

Jean-Paul Gavard-Perret