gruyeresuisse

08/06/2019

Marie Bauthias : chorégraphies plastiques

Bauthias 2.jpgMarie Bauthias crée un livre rare. Il n'est pas de l'ordre de la représentation mais de la re-présentation d'éléments et pièces rapportées. Les matériaux de récupération issus de cueillettes, d'héritages, etc. créent dans leurs agencements et la matérialité de leur usage premier des relations de temps et d'énergie en mouvements rythmés.

 

 

 

Bauthias 3.jpgL'artiste recrée des possibles dans des suites quasiment "musicales". Résonne le grand système d'un imaginaire où les formes sont montées jusqu'à ce qu'un état d'équilibre substitue, au temps et à l'usage, divers types de modifications. Le tout entre sensibilité, action, intellection et entre danse et musique. L'énergie créatrice ne s'exhibe pas : elle avance non masquée mais cachée là où le rythme de chaque pièce est défini par la fixité longuement élaborée. En conséquence les propriétés inhérentes aux éléments, leurs matières et leurs formes offrent plus d'idées que quoi que ce soit qu'elles puissent contenir.

Bauthias.jpgC'est pour Marie Bauthias la manière d'évoquer l'émotion la plus intime dans une formulation particulière et idéale. Elle répond parfaitement à sa propre nature et à la connaissance de soi à l'aide d'indices plastiques conçus, en guise de dévoilement, comme une forme complexe de pièces et de situations formelles. Chaque image (et le texte  "poétique" qui l'accompagne et où il est question  par exemple "d'échelles et de strates")  les stabilise en partant d'une impulsion et d'une attente sourde pour aboutir - une fois que chaque structure possède son dispositif d'unité entre sensibilité et résistance - à une liberté retrouvée et - qui sait ? - une légèreté d'être espérée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Marie Bauthias, "Par(v)oi(e) de distraction(s), Editions Dumerchez, 2019

https://www.editions-dumerchez.fr/bibliophi…/petits-papie...

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07/06/2019

Régis Figarol : eaux vives

Figarol.pngRégis Figarol, "Les gens de Chêne-Bourg", à l'occasion des 150 ans de la commune. Point Favre, Avenue François-Adolphe Grison 6, 1225 Chêne-Bourg. Analix Forever, 10 rue du Gothard, 1225 Chêne-Bourg. A partir du 22 juin 2019.

 

figarol 3.pngLes portraits de Régis Figarol, dans leurs segmentations, ne sont pas là pour défaire : ils assemblent les épars croisés chaque jour et dont la diversité crée une communauté. Photographier n'est plus mettre de l'ordre mais rappeler la présence de destins comparables aux nôtres et aussi anonymes qu'eux. Cela fait un monde. Dans le même il y a soudain de l'ailleurs. La ville en devient le creuset. Le regardeur  se contemple, autre et pareil. Chacun est captif et captivé par ce "elles/ils sont là, c'est eux, c'est nous".

figarol 2.jpgLes images dans leur fixité deviennent vivantes : c'est un film lent où tout le monde galope, un film rapide où l’on bouge à peine. Bref des films apparemment innocents mais pour supprimer ce qui détournerait l’attention vers l'ailleurs. Preuve que la photographie n'a rien d'abstraite. La tête y court plus vite que les fantasmes.

figarol 4.jpgPreuve aussi que pour Régis Figarol il n’existe pas d'images belles ou moches : juste des images nécessaires. Elle cherche la dramaturgie qui naît d’une certaine marche d’éléments non dramatiques. Aller vers eux c'est nous diriger où nous allons tous les jours et vers ce que l'existence nous accorde. Chacun peut imaginer des histoires dans les visages. Une femme pense à son mariage, une autre à ses enfants. Plutôt que de vider l’étang de la ville pour voir les poissons, le photographe les pêche avant de les remettre dans leur bain afin qu'ils continuent leur cours. Nous n'y voyons pas que soi. Nous y voyons les autres.

Jean-Paul Gavard-Perret

06/06/2019

Alexander Abaturov : le un et le multiple

Abaturov 2.jpgSans doute trop binaire ce film documentaire ambitieux tente un portrait impossible. A la base il existe une histoire vraie où s'entremêlent deux narrations "documentaires" : celle des soldats d'élites de l'armée russe et celle de la famille d'un de ses soldats mort dans des circonstances troubles (sans doute une vendetta), cousin disparu du cinéaste.

 

Abaturov.jpgExiste  un filmage à l'équerre de la vie militaire et patriotique avec scènes de dortoirs réussies. Tous les soldats sont semblables. Dans la famille c'est l'inverse : une sensation d'opacité demeure là où le travail de deuil reste impossible.

Abaturov 3.jpgLa bande son est impressionnante. Elle crée en grande partie l'émotion du film là où le réalisateur tente de se mettre dans la peau de son cousin. La puissance belliqueuse de la Russie imprègne le documentaire. Il navigue entre film de guerre et film intime, entre uniformisation et recherche d'une identité. La guerre devient pour les soldats une force de vie mais le film reste trop verrouillé pour emporter une totale adhésion. Seul le père reste le point de résistance du film : muet il n'est pas dupe.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alexander Abaturov, "Le Fils".