gruyeresuisse

02/01/2015

Alexia Walther : le grelottement existentiel

 

 Alexia Walther.jpgAvec Alexia Walther la réalité cesse d’être ordinaire au sein même de sa banalité. Elle n’est plus simplement celle que l’on connaît et qui se reconnaît en cette reconnaissance. Elle échappe au temps et à l’espace quotidien au sein même du temps et de la vie de tous les jours réorganisée en mises en scènes et décadrages. Le regardeur est face à une réalité émergente qui appartient au réel mais qui introduit une distance entre ce qui est et la manière dont la réalité est saisie. On peut appeler cela une distance critique. S'y exerce à tout moment une vigilance esthétique qui régente chaque prise. Celle-ci n’est pas un désaveu du réel mais la manière de lui faire résistance. Elle oblige le regard à s’identifier à ce qui dans le réel est passablement étranger, elle contraint à se reconnaître dans un miroir où surgissent des vérités que nous tentons d’éviter.

 

 

 

Alexia Walther 3.jpgLa photographe crée une puissance de mise à nu de corps recueillis dans leurs assises charnelles. Les scènes captées dans leur minimalisme aride et sans fioritures qu’elles soient de rues ou intimes affirment un dédoublement entre une intériorité de l’être et l’extériorité qui la suggère. L’image se confond avec des personnages dont on ne sait rien mais qui néanmoins font corps avec nous  et qui deviennent une visibilité de qui nous sommes.  Alexia Walther n’interrompt pas leur vacarme mais suggère au milieu ce qu’il en est de l’abandon, du silence et de la perte (quelle qu’en soit la nature). Par le dépouillement des clinquants de certains ancrages réalistes  elle passe à une extrême exigence d’introversion. Le monde extérieur est là mais il se tient en retrait des choses, des situations : il se replie vers son cœur de déshérence. Ce qui est montré ne pourrait se dire par d’autres vecteurs. Il s’agit de scruter le réel de la réalité là où presque physiquement s’éprouve soudain l’existence de la manière la plus violente et pénétrante. L’image prend le relais des mots pour que ce perçoive un abîme quotidien inaccessible au verbe. Quelque chose de radicalement caché, fermé et tu s’ouvre et témoigne d’un grelottement existentiel.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/01/2015

Alexis Georgacopoulos : le territoire miné des choses

 

 

 

 

Alexis Georgacopoulos.jpgA travers les œuvres d’Alexis Georgacopoulos - qui fit ses classes à l’ECAL de Lausanne - des flaques surgissent  dans le ciel et des trous   sur le sol. Chaque objet contient  un temps plein, un temps mort, une boîte noire ou  un blanc bol. Les robes à fleurs sont dévorées par des plantes carnivores élancées sur leur tige. En bas (de soie) la rivière, en haut (de chausses) le chemin entre il n’y a pas grand-chose sinon des farces. La lune montre sa face cachée : un viaduc s’y élance sur ses précipices et chevauche des voix lactées façon Nestlé. Toutes les choses mortes s’animent, habillées et coiffées de manière intempestive. Elles font ce qu’elles peuvent : certaines partent, d’autres reviennent. Il pleut des formes sur le monde. Cela a à voir avec un désir pas forcément sexuel.

 

 

 

AlexisGeorgacopoulos 3.jpgIl faut chercher ailleurs et se demander ce qui reste des mots et des choses. L’artiste en polit les galets ou le baigneur. Tout chaloupe sur le Léman quand soudain le ciel est à la portée d’une haute colline. Sous son ourlet renflé le réel bafouille. Chaque chose qui va à la chasse perd sa place. On peut néanmoins la trouver gironde et pas seulement du côté de Bordeaux. Tout ce que l’artiste  expose ou crée semble donc  une note en marge d'un texte totalement effacé. Nous pouvons plus ou moins - et d'après le non-sens de chaque objet - déduire ce qui devrait être le sens de toute image. Mais il reste toujours un doute tant les sens possibles en telles créations.  L’espace est à l’intérieur de l’espace. Il n’est pas à l’intérieur de telles choses. Cela leur donne toute leur présence. L’espace qui n’est pas là se donne à elles. Il est  soufflé. Restent des survivances, des hantises. Bref une inquiétante mais drôle étrangeté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

31/12/2014

Les messes câlines (ou non) de Frédéric Aeby

 

 

 

Aeby bon.jpgFrédéric Aeby chatouille le réel jusqu’à potron-minet à travers ses dessins, céramiques, sculptures ou meubles. Il le carrosse ou le dénude, puis l’ovulâtre ou le spermifuge en des coïts plus drôles qu’érotiques. Mais de telles bécotailles, d’accrocs au corps ou au cri créent des léchouilles en lapsus volontaires mais d’appellations non contrôlées. Le réel s’entrebâille sans jamais lasser. A l’inverse à force de tirer dessus il se délace. Sa trame apparaît  par les fabulations du satrape et ses chausse-trappes.  Dès le matin le jour puis la nuit se grisent sous la pendule qui de fil en aiguille  qui s’en balance. La peau perd son toucher de soie mais chaque chose mène sa ronde.

Aeby.pngUn banc sous un pommier, le givre l’habille, la pluie le déshabille.  Sous son matelas l’herbe couche. Il reste néanmoins dessus plus d’humain que de guenille. Ils se souviennent des hivers où l’amour n’avait pas d’imparfait. Mais grâce à l’artiste fribourgeois le passé est plein de futur. Ce dont nous rêvions Aeby le prouve. Il regonfle nos brouettes et brouette nos gonfleurs. Puis prend un escalier dont la dernière marche est un lac alpin. Il y voit  des jambes féminines dégainées de soie ou de nylon et rougies de l’eau froide. L’eau est si près de la lumière qu’elle les brûle sous de dolents clapotis. Le ciel passe lointain mais de l’eau son miroir se grise.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret