gruyeresuisse

18/03/2015

Renate Buser : l’architecture et son invisible

 

 

 

Linder.jpgRenate Buser, „Goshen | New York“, galerie Gisele Linder, Bâle du 25 mars au 16  mai 2015.

 

L’œuvre de Renate Buser évoque les moments où le regard engage le dialogue avec des paysages particuliers. Le béton et le verre, les voies et façade qui s’entrelacent font remonter à la source de l’in(ter)vention humaine. Les photographies d’un nodal autoroutier de Montréal  (Turcot Jonction) illustre  la beauté et la fragilité de ce type d’entrelacs. La bâloise rend visible des structures architecturales qui charpentent le monde urbain. L’exposition « Goshen | New York » étend l’état des lieux, par delà le Québec, au Canada tout entier et aux USA . Les photos numériques font redécouvrir des architectures du « classique moderne » et du « brutalisme » qu’elles soient connues ( « Westmount Square » de Mies van der Rohe - Montréal, « Government County Center » de Paul Rudolph - Goshen) ou inconnues. 

 

linder 2.jpgChaque prise  tirée sur aluminium accentue les lignes de force des édifices : noir-blanc ( pour éléments en acier et béton) et couleurs (pour les surfaces de verre)  s’y répondent en une reconstruction chromatique aussi sensible qu’intelligente. L’alliance des matières et leur mise en évidence par Renate Buser permettent de proposer une lecture du paysage qui à la fois fascine et effraye. L’approche esthétique ouvre une clarification poétique et didactique par l’intensité d’attention et d’émotion de Renate Buser. Ses visions sont capables de bouleverser notre perception face aux enjeux de démarches architecturales qui s’emploient à faire une table rase du paysage naturel afin de créer le maillage monde urbain, son épaisseur et son mouvement qui déplace les lignes. Pour le pire et le meilleur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/03/2015

Stephen Felton : grève de la fin

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Felton.jpgStephen Felton, "The wind, love and other disappointments", Ripopée, Nyon, 2015

 

 

 

 

 

 

 

"Le vent, l’amour et autres déceptions" est issu de la lecture  "Scènes de la vie d’un faune" d’Arno Schmidt. Dans ce roman un fonctionnaire d'un village allemand observe avec nausée l’infiltration de la bêtise nazie dans les mentalités. "Les emmerdeurs désespérants sont  les plus sots et j'en sais  d'immortels qui me laissent sans mots" pourrait être sa désolation. Pour la supporter l'homme se replie dans la consultation des archives villageoises où il découvre l’existence d’un déserteur napoléonien. Fasciné par ce personnage le bureaucrate  retrouve sa cachette, en fait sa retraite et se « grève de la fin ». Avec sa maîtresse il  échappe aux bombardements alliés. Le roman était monté en une suite de petits paragraphes lardés de néologismes, de ponctuations ludiques, onomatopées et références codées. Cette technique littéraire a sans doute largement influencé l'approche de Stephen Felton.

 

 

 


felton 2.pngToute son œuvre picturale séduit - ou surprend - par son minimalisme figuratif particulier: le dessin réalisé à main levée en une seule couleur habite l’espace d’une toile grand format. Et "Le vent" pourrait faire penser à une peinture naïve, primitive mais dans laquelle l'artiste à travers ce qui tient pratiquement du  pictogramme "mou" se dégage  du symbole et de l'icône, de la figuration et de l'abstraction sans que l'on puisse affirmer si un tel travail annonce une mort ou le renouveau de l'art. Les objets ou signes (flèches, escaliers, vélos, étoiles) créent une économie esthétique et libidinale particulière. Feignant le refus de la technique l'artiste cultive une sobriété plus patiente qu'il n'y paraît. Entre primitivisme et postmodernisme, Felton ne se contente pas de neutraliser les références ni de mettre en exergue le geste pour le geste même si l'artiste feint de banaliser l'acte de peindre. Onirique à sa manière l'œuvre possède un charme paradoxal aussi innocent que pervers. Le dessin prend la valeur d'organe plein à travers le vide qu'il imprime en sa réversion figurale.

 


 

Jean-Paul Gavard-Perret

 


 


 

 

 

 

16/03/2015

Stéphanie Pfister étrangère au Paradis

 

 

 

 

 

Pfister Bon.jpg« La plage », edition Ripoée, Nyon, « Entre le soulèvement des fesses et le soulèvement des pistolets en plastique », coll. Sonar, art&fiction, Lausanne.

 

 

Pfister 3.jpgStéphanie Pfister aime les germinations intempestives, figuratives mais dégingandées et approximatives, insolentes et poétiques. Etres et objets sont traités selon une perspective ludique mais néanmoins profonde : une main marquée de quelques traits dit tout de la vieillesse. Bref partout où le dessin laisse sa trace une hantise naît. Pas la peine de "chiader" les détails et les raccords. L'artiste ramène toujours à "l'humaine condition" sans tambour, ni trompette. Chaque objet "torché" ou tordu en devient la métaphore propre à illustrer ce qui nous affecte et nous grignote.

 

Pfister portrait.jpgDans ses schèmes simplifiés l’artiste évacue l’empâtement au profit de l’économie graphique. Son rôle n’est pas de faire corpus au monde mais de mettre à nu sa mécanique. Stéphanie Pfister neutralise les discours sociologiques, politiques. Elle inscrit la dérision qui oblige le regardeur à construire sa propre lecture et analyse Par son minimalisme l'œuvre griffe la peau des apparences, démonte ses constructions. Cela permet de suggérer ce qui fait notre débauche paisible,  notre pusillanimité voire notre absence de vertu.  L'artiste prouve que ce que nous pensons reste une erreur conforme. Dessiner, installer (mal pour déconstruire mieux) revient à s’arracher à l'erreur mystique en des devoirs de drôlerie corrosive. De telles  œuvres miniatures ou grandioses éloignent des contorsions spéculatives. Les éléments du réel  tels qu’ils sont proposés font éclater les stéréotypes avec une volupté aussi drôle que sérieuse.

 

 

 

J-Paul Gavard-Perret