gruyeresuisse

01/04/2015

Daniela Belinga : outrance et dérision

 

 

 

Belinga 2.jpgNe partant jamais sans bagages mais en les détruisant la créatrice cultive l’audace, l’outrance, le mauvais goût de la meilleure engeance. Elle use aussi de ses visions, de ses sentiments, de son inconscient, de son “ background ” pour secouer nos perceptions. Elle ne s’occupe pas de faire beau et se détourne des couchers de soleil sur le lac Léman ou de Constance propres à subjuguer les naïfs. Et si elle nous tire des larmes ce  sont des larmes de rire. Les maternités éclatées, les estampes japonaises revisitées permettent la mise à l’épreuve d’une proximité jusque là demeurée tellement lointaine qu’on ne pouvait la penser.


Belinga.JPGQuoi de plus vivifiant et drôle ? L’excitation provoquée par les images ne conduit pas au ciel. L’artiste tord tout type d’emphase pour remettre les idées en place face à l’apprentissage de la « beauté » subie jusque là selon des grilles de lecture admises. La plasticienne propose un rapport moins complaisant à ce qui est considéré comme suprême. Elle rappelle que  l’“ entente avec l’inespéré ” (Char) en art ne doit pas se limiter à une essence réputée universelle.  Daniela Belinga la fait concevoir comme partielle puisqu’il existe bien d’autres manières de montrer. Le seul  art vivant qui vit, fait vivre, avance se nourrit d’irrévérences et d’intuitions farcesques. L’outrance et la dérision lui sont nécessaires : elles luttent contre les titans. Ils n’appartiennent pas qu’à la mythologie mais oppressent aujourd’hui comme hier.


Daniela Belinga, EAC Les Halles, Porrentruy

 

 

31/03/2015

Aline Morvan et les paroles gelées

 

 

 

 Morvan bon.jpgAline Morvan,  "Abouchement", du 1er Avril au 3 Mai 201 , Milshake Agency, Genève.

 

 

 

J’ai un faible pour l’œuvre d’Aline Morvan.  Chacun de ses projets est le fruit d’une idée néanmoins sa résultante ne se limite pas au seul geste créateur.  Dans un sens Duchampien bien compris elle sait que l’action en elle-même n’est rien : seul ce sur quoi elle débouche fait sens. Pour le projet de la Milkshake Agency l‘artiste sera présente tout le temps de l’exposition. Elle accueillera les invités avec lesquels se déroule un entretien. Au cours de celui-ci il sera demandé à chacun d’eux de mordre dans un morceau de terre à faïence : l’artiste récupérera le bout resté dans la bouche. Cette cérémonie portera donc le nom générique de l’exposition (dont le résultat s’affichera progressivement dans la vitrine de la galerie).  L’abouchement étant - au figuré - une mise en bouche, à savoir un prélude à un entretien, l’artiste fait donc de ce point de départ abstrait la conclusion et le résultat de la visite dont le contenu trouvera sa matérialisation définitive par la cuisson de la terre cuite mordue par chaque visiteur.

 

 

 

Morvan.jpgLa bouche  se fait donc autant  châsse que moule elle sera un temps par effet de l’argile le réceptacle d’aveux qui prendront dans l’épaisseur de la matière leurs grandeurs comme leurs petitesses. Preuve que si jamais un coup de dent n’abolira le silence, il va toutefois trouver une forme de « réalité » comme les trouvèrent jadis les mots chez Rabelais dans le fameux épisode des « Paroles gelées ». Loin de réactions purement émotives et esthétiques « basiques » Aline Morvan percute et répercute une forme particulière d’impossibilité et de voyeurisme. Elle repousse tout effet de mélancolie et plonge en un humour incisif là où la parole devient matière et la sculpture échappe à elle-même. Une nouvelle fois l’artiste étonne par sa capacité à repousser tout discours et réalisation plastiques d’évidence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

29/03/2015

Fluctuat nec mergitur : Violetta Gejno

 

 

Violetta Gejno :  Aperti 2015, Lausanne.

 

 

gejno 3.jpgGejno.jpgL’œuvre de Violetta Gejno engage un dialogue mystérieux avec le regard. Difficile pour lui de s’y reposer comme de la comprendre. Il doit se laisser emporter, dériver.  Avec des processus virtuels ou manuels l’artiste propose une métamorphose poétique d’un monde qui devient un jardin de possibilités pas forcément rationnelles ou réalistes. Un tel univers semble nous regarder autant que nous le regardons puisqu’il échappe à la prise. Il s’agit de dissiper la raison et d’y renoncer. La confiance est remise à l’émotion par l’irruption de formes fugitives ou brisées, des couleurs fluides comme la sève ou denses comme celui d’un fleuve sourd.  L’œuvre répond à une pulsion dont l’origine resterait cachée. Néanmoins dans l’alliance subtile des formes et des effets de matière l’artiste oblige à un consentement vers l’inconnu.

 

 

 

gejno 2.pngLa sensation majeure de l’œuvre devient affaire de sentiments. Ils délient l’être du néant comme de l’apparence. Chaque paysage est une parcelle secrète d’un monde des limbes ou de l’errance.  Il appelle une démesure vitale en créant un pont entre ce qu’on voit et ce qui demeure enfoui au plus profond. Le travail de Violetta Gejno s’écarte à la fois de toutes « ostentiones » et de toutes « phantasiae ». Avec la Lausannoise le monde n’est plus  en un état statique. Il tourne autour du pot à la merci d’un peu de vent battu comme une vieille horloge.  Restent divers types de gradations et d’écoulements. Des lieux naissent ou se perdre tout autant au sein de textures étranges. Tout est en jeux : la couleur, le trait, le pan, leurs rythmes.  Une image boit l’océan une autre déplace les montagnes.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:48 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)