gruyeresuisse

06/06/2016

Dorothy Iannone : lovely, lovely, ahrrrrrrrrrg

 

Iannone BON B.jpgDorothy Iannone, “Censorship and The Irrepressible Drive Toward Love and Divinity” , Ringier Editions, Zurich.“Dear Dieter”, “Erwing Gruen”, "A Fluxus Essay”, Tochnit Aleph, Berlin, 2016

 

L’artiste multipartitas Dorothy Iannone poursuit une œuvre subversive, féministe et politiquement incorrecte. « Erwing Gruen » est construit sur un long « chant » ou scansion d’un genre très particulier et qui frôlera (voire plus) pour certains l’obscénité absolue. Il s’agit d’un enregistrement audio de 1975 dans lequel l'artiste américaine entreprend d'interpréter une chanson populaire allemande tout en se masturbant jusqu'à l'orgasme. Ce qui est une sorte d’écho à sa lettre d’amour qui ne s’écrivait pas de Dieter Roth.

Iannone BON A.jpgOn est là moins dans la musique que dans la performance. Le corpus a été longtemps interdit par la censure. Mais son intérêt est plus qu’anecdotique ou factuel. Il permet de voir jusqu’où le son artistique permet d’aller dans une perspective « à la Cage » mais avec une incarnation intempestive. La pulsion de désir s’y révèle selon l’intensité physiologique traitée avec drôlerie. Sans attitude morale, ni jugement la créatrice ouvre la perception pour mettre en porte à faux notre assurance et notre suffisance pour rendre la situation d’auditeur inconfortable.

Comme toujours lorsque de nouvelles écoutes sont sollicitées, un univers riche se fait jour. Saisie par un sentiment d’implication totale l’artiste est elle-même prisonnière consentante de ses cérémonies pour mettre en exergue le corps selon un acte particulier de résistance.

Jean-Paul Gavard-Perret

05/06/2016

Cadavres Exquis : « Dis coucou chéri »

 

 

AALausanne BON.jpg« Dis coucou chéri », Fabian Boschung, Gilles Furtwängler et Lionnel Gras (et extraits du pénitentiel « Corrector sive Medicus » de Burchard, évêque de Worms), Editions Circuit, Lausanne et Scapula, Genève, 2016.

"Dis coucou chéri" a été publié à l’occasion de l’exposition « Pourvu qu’elles soient douces » de Simon Nicaise présentée au Centre d’art contemporain Circuit à Lausanne (janvier-février 2016). Il s’agit d’une mise en abîme du langage qui ironise les célèbres formules « Le poids des mots, le choc des photos » et « La vie est une histoire vraie » du célèbre hebdomadaire français « Paris-Match » . Gilles Furtwängler et l'historienne d'art Lionnel Gras rassemblent un aréopage d’usages linguistiques. Ils deviennent des échos qui résonnent (faute de raisonner) avec les sculptures de Nicaise. Le livre est un chapelet de perles langagières astucieusement décontextualisées selon un montage de formules..

AALausanne 2.jpgEntre entropie et dystopie, aux croisements de divers médiums  avec l’utilisation du contre-pied et du contre-emploi le stéréotype en prend pour son grade. En bichromie et dans une forme de minimalisme, les auteurs dégagent, des lexiques communs et polyphoniques, les injonctions, les formules « téléphonées » . Elles sont autant d'appels au désir, à la violence, à la soumission, au soulèvement à travers des personnages réels ou fantasmés.

 

 

 

AALausanne 3.jpgLe livre dessine un chemin drôle et chaotique. Les deux auteurs y jouent les francs-tireurs non sans un certain sens presque naturel du surréalisme. Aux structures rigides font place un décodage. Il semble dépourvu de sens. Mais le paisible sombre dans la tempête par successions de chausse-trappes ironiques. Le plaisir critique met à mal les aspects fascinants et traumatiques de la société contemporaine en diverses collisions et qui se chevauchent dans l’éther coloré de chaque page.

Jean-Paul Gavard-Perret

James Friedman : embrasements

 

 


Friedman .pngAprès avoir revisité les camps de la mort (« Memories Effects ») dans son avant dernière série, James Friedman avec la nouvelle permet une digression fantaisiste mais plus sérieuse qu'il n'y paraît. Il propose des baisers à sourire, des baisers à pleurer d'émotion, des baisers malices, des baisers de lune ou de soleil, des baisers au pain d'épice, des baisers à regards, des baisers labyrinthes.Friedman 2.png Les baisers sans bémol ou parfois avec fausse note, des baisers poivre et sel, des baisers paysages, des baisers à combustion intime (ceux qui mettent le feu), des baisers solubles ou énigmatiques, des baisers de ciné, des baisers qui préfèrent l'ombre à la lumière, des baisers qui n'ont pas la langue dans leurs poches, des baisers gâteaux et ceux plus légers qui font monter au rideau.

Friedman 3.jpgIl y a aussi des baisers chauves et ceux qui portent des tresses; des baisers dans le brouillard et souvent un voyeur rôde dans les parages. Mais de tels baisers qui ne se quittent même si on en ignore tout. . A chaque spectateur d’en faire l’usage qui lui plaira. Ni absurde félicité ni abus de confiance, la photographie parce qu'elle n'a plus besoin de nier ou d'affirmer reste la seule réponse que l'on donne à l’union que le baiser engage. Il ne faut donc pas chercher ce que l’œuvre cache, mais juste se laisser prendre à perte de vue en sa propension à donner existence à un espace temporel fugace soulevé par sa flamme, sa folie, son suspens, son vertige. Par elle surgit l’adhérence étroite à ce qu'il en est de désir, sur ce que l’on ignore de lui et qui n’a pas de nom.


Jean-Paul Gavard-Perret

James Friedman, « Pleasure and terrors of kissing », voir site du photographe.

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