gruyeresuisse

02/02/2015

Anaïs Boileau : du cadavre à l’exquis

 

 

 

 

 

 

Boileau 2.jpgLes clichés de la jeune photographe de l’ECAL Anaïs Boileau relèvent de l’hybridation entre un glamour et chic et de la photographie anthropométrique. Ses portraits rameutent de « la » presque star et du presque cadavre. Le tout dans une ironie discrète. Peu à peu Anaïs Boileau créé un style construit sur à la fois une quintessence de sophistication mais aussi sur la dérision et l’improbable. La jeune créatrice ne se contente pas du déjà vu, du consommable. Elle introduit du fétiche dans le fétiche.  Chaque portrait demande ainsi aux "voyeurs" un autre approfondissement, une quasi "noyade", un autre temps d'acclimatation en créant des espaces ludiques où tout s’annule en s’affrontant.

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La photographe possède l'habileté de « miner » l’image-reflet. Au sein des  prises  plane une sorte de mystère et une farce. En chaque portrait perdure une douce violence - à ne pas confondre avec l'exhibition ou la provocation. Elle s'exerce  contre la représentation formatée. Ce qui pourrait devenir sacralisé est arraché par exhorbitation dont le jeu devient l’enjeu. La photographie n'a plus pour but de montrer en plus beau les images constituées mais de les faire ironiquement éclater là où tout semble en place mais est tout autant déréglé.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/02/2015

Marianne Mueller : où finit le désert

 

 

Mueller.jpgMarianne Mueller, Stairs, etc., livre d’artiste, Editions Patrick Frey, Zurich, 2015, 480 pages, 58 E..

 



 

La Zurichoise Marianne Mueller a toujours eu la mélancolie en horreur car sous son poids toute forme se retire comme un escargot dans sa coquille. Son art n’est donc gastéropode : il est antipodiste.  Il fait plutôt ami-ami avec ce qui s’éloigne d’un réalisme stagnant et nostalgique. S'immisçant dans les éléments du réel l’artiste par ses photographies enjoint de mépriser la matière ou plutôt de la détourner. Par son sens des couleurs, des structures comme ses interventions intempestives elle l’atomise.  Dès lors l'impalpable est rendu visible.  Il  évoque moins une ascèse, un oubli qu’une survie et une survivance en une école buissonnière dégagée de couleurs crépusculaires. Au gris de l'évanouissement la créatrice préfère les grigris du plaisir plastique. Ils font prendre le réel pour un songe.

 

 

 

Mueller 2.jpgDès lors et puisque depuis des lustres Marianne Mueller  a accumulé l’archive impressionnante de ses photographies prises partout (chez elle comme dans le monde), avec « Stairs etc, » les clichés sont organisés en doubles pages par catégories (chaises, tables, lampes, fontaines, baignoires,…). Se crée une feinte encyclopédique d'objets ordinaires « shootés » avec une apparente nonchalance. De fait elle traduit une attention sur ce qui semble insignifiant. Moins qu’un mode de bric-à-brac non-sensique  surgit une exploration poétique du monde des « choses ». Le hasard objectif  y fait la nique à la réalité factice d’autant que Marianne Mueller garde le feu sacré. Elle le jette sur l’huile du réel afin de créer des châteaux en Espagne. L’œuvre témoigne d'une fraternité mystérieuse, d’une rencontre du type à la fois mythique et « e-darling » avec ce qui nous entoure. La Zurichoise n’épuise jamais le risque de rapports intempestifs le tout dans un  esprit moins surréaliste que ludique. Il y a là plus d’impudence que d’impudeur. D’autant qu’en femme romantique l’artiste rêve d’inondation à l'eau de rose dans les déserts des objets au sable émouvant. Les images ressemblent à des filles dites naturelles comme celles qui furent faites avant la pilule à mère. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

31/01/2015

Houellebecq et la photographie

 

 

 

 

Houellebecq.jpgMichel Houellebecq, "Before Landing", Chez Higgins éditions, Montreuil.

 

 

 

Houellebecq 2.jpgA mesure que ses fictions perdent en force, Houellebecq – conscient de cette dilution – passe aux images pour continuer à dénuer le réel. Celui qui  ne peut pas se détacher de ses lignes traverse des lieux interlopes  sans personne à l'horizon. Nul acteur de vie ne serait-ce qu’un moment. A l’infini d'une parole retournée sur elle-même fait écho l'image vide. Elle épuise le réel où chacun est tombé  lorsqu'il était tout petit. Photographier comme Houellebecq le fait ne prétend  pas changer le réalité ou en en sortir. Juste contempler  les lignes de fuite et les axes majeurs. Preuve que la fuite elle-même est un art lointain. C'est aussi une mise en demeure. Houellebecq ne peut faire autrement. Il s’est condamné à succomber à cette fragilité. Il est coupé du monde  même s'il le respire. Il ne le rêve pas. Rêver  serait croire voir ce qui se cache derrière. Bien plus que l’espace c’est le temps que le créateur tente de comprendre comme s’il pouvait atteindre  un “ temps pur ” qui n’appartiendrait qu’à lui : un temps sans conscience, un temps des premiers êtres. C'est à ce luxe que la société refuse que le photographe s'astreint. Qu'importe si sa force est bloquée et si leur auteur ne cherche pas à théoriser ses images. Elles suivent le langage de la fiction et montre ce que les mots ne peuvent (plus ?) suggérer.  Dans le silence de l'image l'écrivain ne peut pas mentir.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:16 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)