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10/02/2015

Jeu de mains n'est pas pas de vilain - Katja Schenker

 

 

Schenker.jpgKatja Schenker, “ Zementgarten ", EAC (Les Halles), Porrentruy, du 15 février au 12 avril 2015

 

 

 

Pour  Zementgarten   dont la commissaire d’exposition est Esther Maria Jungo, Katja Schenker  poursuit son travail d’action et de performance. Elle crée à Genève un « jardin » en ciment composé de structures  mouvantes où l’intervention corporelle joue un grand rôle. L'expo  est finalement constituée, de 5 photos d'éponges colorées, de  dessins au mur et au sol ainsi que de 2 stèles en béton, le tout   issu de processus performatifs. Les stèles sont  des positifs de  moulages ou plutôt d'intrusion de doigts dans de l'argile. Masse et fragilité se répondent là où différents types d’énergies et de matières entrent en jeu. Le rôle de la main y est essentiel. Il s’agit à la fois de « donner la main » à la matière puis de lui trouver des échos dans des pièces de porcelaine conçues pour l’exposition.  L’index et le majeur y deviennent le symbole de « l’outil » principal mais aussi développent l’idée non seulement « de jeux de mains,  jeux de vilains» mais de souligner un geste de paix.

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Existent un principe d’utopie, un scénario fictif pour une narration très particulière. Elle permet de repenser le statut de l'œuvre d'art et de son contexte de production au sein de la labilité d'une expérience sensible. L’idée de Sol Lewitt selon laquelle “ la machine fait l’art” et donc reprise à la base par la présence de la main. Celle-ci inscrit à la fois la subjectivité dans la création mais s'intéresse à la production d’œuvres d’art et leur construction. L’œuvre dans son ensemble crée un espace mental utopique. Il offre des pistes d’appréhension mais aussi une grande jubilation.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

09/02/2015

L'immense petite prose d’Etel Adnan

 

 

 

 

 

Adnan Page couv.jpgLire permet parfois des illuminations. « Prémonition » d’Etel Adnan le prouve. L’auteure n’est pas une inconnue. Son œuvre plastique est reconnue dans le monde entier. Originaire de Beyrouth la créatrice connaît parfaitement le français et l’anglais. Elle commença son œuvre dans la première langue avant de passer à l’anglais pour des raisons politiques (guerre d’Algérie d’un côté, solidarité avec les mouvements américains contre la guerre au Vietnam). Elle opte pour  l’anglais en même temps qu’elle s’engage dans le langage muet de la peinture, devient auteure américaine mais connaît la notoriété en écrivant en français son livre le plus célèbre « Sitt Marie-Rose ». Engagée, représentante d’institutions, journaliste elle se frotte aussi à l’art lyrique (avec Bob Wilson et Gavin Bryars).

 

 

 

Etel Adnan portrait.jpg« Prémonition » restera un livre d’exception. Ecrit en prose il exclut la narration, la description  comme la pure spéculation philosophique. Dégagée des mots précieux ou des figures de rhétorique son écriture est l’exemple parfait de la recherche de l’insaisissable revendiqué comme tel. La vie dans sa complexité  devient un chant unique dégagé de  lyrisme. Il lie l’intime et le cosmos : « Je suis la tempête et je suis la nuit. Plus qu’une nuit d’orage. Une fusion des deux qui produit un troisième élément : l’énergie qui se joindra à d’autres ; mais je ne serai plus là pour le savoir » écrit l’auteure. Sans narcissisme elle dit écrire  pour aucune  postérité si ce n'est celle "rétroactive" de Choderlos de Laclos, Fromentin ou Beckett. Contrairement à ce dernier, éloignant l’écriture de tout désespoir et  morbidité comme de l’humour ou du dérisoire, elle atteint néanmoins à ses côtés un degré supérieur d’émotion et de vérité. L’écriture englobe et prolonge l’expérience humaine. « L’esprit doit planer au-dessus des forêts à la recherche de la rivière qui les nourrit » écrit celle qui précise « Il se heurte à ses propres doutes et tombe dans les gouffres où ses anciens méfaits grouillent toujours ». Le poème en prose ne se veut donc pas légende. Il cheville la femme à son œuvre comme l’être à l’existence dont les « ruptures donnent lieu à des nuits diluviennes. Nuits révélation de la nuit ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


 

 

 

 

Etel Adnan, « Prémonition », Galerie Lelong, Paris, 38 pages, 9 euros, 2015.

 

 

 

06/02/2015

L’Enfer au Paradis - Laure Gonthier

 

 
Gonthier.jpgLaure Gonthier, « La tendresse des pierres », Milkshake Agency,  Genève,  du 5 février au 22 mars, 2015.

 

Sans trahir Dante - bien au contraire - Laure Gonthier propose des sculptures aussi nocturnes que lumineuses. Elles prolongent les apparences en les métamorphosant selon divers assemblages. Percent des échos noirs et sombres qui semblent sortir des cercles de l’Enfer pour les monter en suites au paradis grâce à leur puissance de dilatation. Le corps lui-même sort de ses soies et de ses larves. De tels cadavres exquis, surgit le signe d’une ivresse sans dieu en cet étrange Eden.  Un soleil paradoxal creuse parfois les ventres, gonfle des poitrines. Des bruits semblent claquer dans un flot qui brise la mort et la punition par ruissellements de lumières noires. Existent ça et là des carpes étranges qui se lovent comme des serpents. Avec délicatesse et tendresse la Lausannoise Laure Gonthier tire la brute hors des eaux. Elle couche le halètement sur des berges fiévreuses de brumes. Demeure l’étrange hypnose des désirs qui ne se sont pas tus : le regardeur y épouse des corps prisonniers de pierre, d’os et de chair, il se couche contre eux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret