gruyeresuisse

20/02/2015

Poules et poulettes : Leopold Rabus

 

 

 

Rabus 3.jpgLéopold Rabus, Carré Sainte Anne, Montpellier, 27 février - 3 mai 2015

 

 

 

Quoi de plus revigorant que les fesses dodues justes ce qu’il faut  et blanches d'une femme tenant entre ses doigts fripés un canari ? Quoi de plus drôle qu’un aréopage des poules( de toutes espèces) attirées par un rai de lumière dans des granges helvétiques en bois sombre habitées par des moineaux dessinant dans l'air par leur posture improbable ? Rabus une fois de plus s’amuse en une série de rappels et de citations de la peinture classique : celle des scènes champêtres du XVIIIème siècle (La Tour), celle des paysages réalistes (Friedrich, Courbet. Existe aussi des reprises photographiques de la campagne suisse sublimée, des personnages chimériques qui apparaissent en un clair-obscur virtuose.

 

Rabus.jpgL’artiste se situe toujours entre la chair et l’image en un théâtre campagnard avec buffet dinatoire humoristique. Il monte des scènes qui libèrent des bulles de non-sens et soulèvent des questions qu’on n’imaginerait même pas se poser. Le peuple des poules et autre volailles semblent marcher sur les eaux pour revenir à la source d’un improbable Haut Rhône.  Mais qui, désormais,  pourra dire encore que les poules n’ont pas des dents ? Celles de Rabus les ont longues, elles ne lâchent jamais leur prises. Et c’est dans la peau et les plumes de tels oiseaux de nuit (ou pas) que la poésie s’incarne.  Son avenir est dans le crépuscule.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

19/02/2015

L’Année Gfeller : exil de l’exil

 Gfeller.pngCatherine Gfeller, Zentrum Paul Klee,  Berne, Février 2015 - Janvier 2016.

 

 

 

Le Zentrum Paul Klee à Bern invite Catherine Gfeller pendant toute l'année 2015. Elle réalisera une douzaine d'interventions en un dialogue avec l’art de Paul Klee - mais pas seulement - et dans des  endroits  plus ou moins invraisemblables. Elle passera de l'installation à la performance, de la photographie, la vidéo et la poésie. Se succèderont : « Ville de rêves » (photographie dans le cadre de « Klee à Berne », puis Ville en fugues » (vidéo), « Secret du sac à main » (autre vidéo mais ici dans l’antre de l’âme), « une filmeuse au ZPK » (installation dans des toilettes…), « Anfang eines gedichtes » (sets de table), « Make a movie with the artist », « le festival des post-it » (installation participative), « artiste en plein travail » (performance), « Voyage au pays de la meilleure connaissance ». Par la diversité de ses approches l’artiste va poursuivre  une œuvre unique qui reste aussi un projet de vie (un peu à la manière d’une Sophie Calle ou d’une Orlan, mais selon d’autres stratégies). L’artiste permet d’éprouver et de vivre tout lieu de manière intempestive. Elle les découpe en  "multipartitas" : l’œil du spectateur s’y égare plus qu’il ne s’en empare.

 

Gfeller 2.pngDans chaque projet une structure « architecturale » porte le réel à des résonances  imprévues. Fixité et univocité y sont  remises en cause. Catherine Gfeller donne au réel une beauté « hors cadres », « hors lieux » qui n’a jamais  rien de trivial. Elle accorde une âme aux êtres et aux lieux qui semblent l’avoir perdue et le tout avec une constante ironie. Pris en défaut de toute certitude, chaque projet explore le réel dans un écart vital et fragile, une présence complexe au sein de  montages qui le sont tout autant. La vie se réinvente en chaque lieu ou projet. La vie se « réimage » en histoires ou destins loin de tout lyrisme mais avec âpreté qui invite toutefois à la rêverie dans une grammaire topo-graphique où les échelles de mesure, les unités métriques sont distanciées dans divers « rapports de position » miniaturisés ou agrandis qui arrache à l’art toute puissance de langage totalitaire par sa fonction de relation. Exil de l’exil de telles œuvres apprennent que les os sont le squelette de l’air, les mots sa chair. Si bien que la question se pose : de quel air sommes-nous faits ?

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/02/2015

Gauguin à la fondation Beyeler

 

 

Gauguin 2.jpgPaul Gauguin,8 février - 28 juin 2015, Fondation Beyeler, Bâle. Catalogue édité par Hatje Cantze, Ostildern, 230 pages, 68 E., 2015.

 

Gauguin demeure un artiste d’exception : sa peinture interroge ce qui la fonde et le créateur n’a cesse de scruter le point de vacance où elle surgissait et qui constitua son seul objet, sa seule raison. Mais aussi sa folie. L’inépuisable de cette instance de plénitude espérée au cœur de la peinture et de la vie, l’artiste pensa la trouver à Tahiti : « Là je pourrai, au silence des belles nuits tropicales, écouter la douce musique murmurante des mouvements de mon cœur en harmonie amoureuse avec les êtres mystérieux de mon entourage. Libre enfin, sans souci d'argent et pourrai aimer, chanter et mourir. »écrivait-il.

 


 

Gauguin.jpgL’exposition Beyeler comme le catalogue permettent de se promener au milieudes figures proches ou lointaines. La femme tahitienne reste la nue et la nuée. La peinture  porte sa lascivité. Afin d’y parvenir l’artiste n’a jamais suivi la logique de l’esprit ou du jugement de son époque. A travers ses allégories il a découvert le moyen de fondre périodes et civilisations afin de donner une vie par delà la souci du vrai, du logique admissible.  C’est pourquoi chez Gauguin le mythe n’a rien d’ « historique ». L’artiste préféra inventer les siens sans les resserrer dans les moules de styles et n’aura  eu cesse d’outrepasser le bien pensé, le « bien » peint des pseudo-créateurs dont l’intelligence en Art ne dépasse pas celle de faiseur.  L’intelligence (et la poésie) de l’artiste a permis à la peinture de devenir une prière supérieurement profane. Elle l’emporte sur la simple dévotion religieuse ou académique afin d’emmener le regardeur  vers l’éther sensuel d’un art où l’être demeure saisi dans ses tensions existentielles et abyssales mais aussi ses aspirations d’absolu.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret