gruyeresuisse

15/08/2018

Christine Valcke et l’énigme de la peinture

Valcke.jpgEn répandant sa peinture Christine la fait glisser vers le regardeur. Et ce d’un roulement qui fait apparaître quelque chose : une chose pas d’ici, un paysage dans le paysage…L’un dans l’autre, et l’artiste n’y est pas tout en étant là - dans l’étendue.

Valcke 2.jpg

 

Les images n’ont pas lieu, du moins telles que nous les attendons. C’est en quelque sorte une peinture qui se passe du réel. Bref - comme les femmes pour Lacan - « elle n’est pas toute ». Mais est-ce comme les susdites parce que la jouissance de la peinture n'est pas toute phallique ? A moins qu’à sa façon Christine Valcke cherche la solution à cette énigme.

 

Valcke 3.jpgMais ce qui compte chez elle reste que cette peinture n’est pas dans les images bien qu’il n’y ait pas d’images sans cette peinture. Elle se passerait bien d’elles mais le voyeur ne se passe pas de « l’espèce » et de l’espace d’une telle créatrice. Sa peinture est son lieu - même s’il ne s’agit plus pour lui de se rincer l’œil mais de plonger dans l’inconnu. L’artiste communique en douceur avec. Et cette communication est semblable à la limpidité de l’air. Bref dans le visible, Christine Valcke voit l’invisible, et c’est l’espace même - et il a l’être de ce qui est.

Jean-Paul Gavard-Perret

Christine Valcke, exposition, Maison de Roy, Sigean, jusqu’au 1er septembre 2018/

 

14/08/2018

Poussées téméraires et vulnérables : Amélie Chassary

Chassary.jpegAmélie Chassary représente ce qui relève du sentiment à travers ses visions des femmes et des plantes. Elle crée l’espace sensible qui lui est propre non pas d’après son contenu, mais par son intensité parfois quasi irréelle. Celle-ci produit une vision, provoque une apparition fondée sur la pure subjectivité à même de donner aux images leur force de révélation en ce qui demeure fuyant et par là même puissamment évocateur.

Chassary 2.jpgFixes et achevées les photographies débordent : au-delà de toute mesure. Quoique vigoureuses et réelles, elles possèdent quelque chose d’inachevé comme si elles voulaient continuer encore de croître pour atteindre un point de tension extrême afin d’entamer une vie nouvelle chez la Femme comme dans le végétal. Il s’agit aussi d’atteindre une lumière éloignée grâce à laquelle l’œil pourrait voir et réellement connaître le monde qui l’entoure par une transformation du regard à travers laquelle le corps ou le visage gagne en clarté.

 

Chassary bon.jpgLa photographie régénère la vie individuelle, insuffle la fraîcheur, capillaire par capillaire. Et les végétaux-signes au caractère lumineux et vivant en butte à des phénomènes de profondeur n’altèrent en rien le désir de lumière et son accomplissement. A travers cette collection d’images alternant lumière et obscurité, surface des choses et profondeurs cachées, s’opère une lente transmutation. La photographe accède peu à peu à ce qui est évidemment là, mais avait perdu toute clarté dans le resurgissement continuel des souvenirs sombres comme ceux de Rilke lorsqu’il écrivait « Il arrivait qu’on posât un visage / aux confins de nos marches / pour l’endormir ». Sans contexte précis l’image laisse la place à la simplicité bénéfique des grains de lumière et rétablit un monde intérieur non sans évanescence même si parfois éros est au rendez-vous. Si bien que les corps tiennent encore chaud dans l’âge avancé de la nuit. Elle n’est jamais suffisamment épaisse pour que les moments de clarté soient recouverts. La lumière libératrice est toujours accessible jusque dans le végétal.A la détresse fait toujours place l’espoir.

Jean-Paul Gavard-Perret

http://www.ameliechassary.com/

Actuellement : Corridor Elephant, Paris.

12/08/2018

L’idée de l’art et l’art de l’idée : Jean-Luc Parant

Parant.jpgJean-Luc Parant, « Manifeste et boule de gomme », Collection « Feuilles d’herbe », Genève, 2018, 64 pages, 11.20 CHF / 8 €

De Genève, Alain Berset toujours fidèle à sa vocation de proposer des petits traités de « transsubstantiation » édite un livre majeur de Jean-Luc Parant. Preuve que le sculpteur maître des boules ne se limite pas à cette seule activité. Il reproduit des œuvres d’art connues de Beuys, Filliou, Michaux, Dubuffet, Sol Lewitt, etc.. Pour autant il ne s’agit pas d’un travail de faussaire d’un nouvel « Avida Dollars ». C’est une manière de prouver que l’art n’est pas la propriété de ceux qui peuvent se payer les plus « belles » signatures. Ne pouvant distinguer la substance (ou l’accident) de l’œuvre que son essence, il faut donc les recréer « en matière »

Parant 2.jpgDès lors ce travail parallèle est proche du travail sur la forme élémentaire et facilement remodelable des boules. Le livre questionne et explicite ce transfert. Il permet par ailleurs de prouver que chacun de nous est à la fois un créateur et un résistant. Pour Parant en effet les grandes œuvres gardent en elle la «liberté d’être copiées», parce qu’elles possèdent «la liberté d’appartenir à tous». Copier n’est pas souffler : il s’agit d’un geste politique à plus d’un titre. Il permet à l’artiste de préciser sa pratique et sa conception de l’art.

Parant 3.jpgCelui-ci n’a plus rien d’unique et de sacré. Il est rendu non seulement visible mais « touchable » et praticable par cette proposition d’un nouveau ‘multiple mais un ». Autant que l’original il fait naître un espace rêvé. Des yeux et la sphère-monde comme aux œuvres « plagiées » tout est contenu dans un incessant va-et-vient entre le regard, la main et l’oeuvre dont le chant singulier prend un nouveau sens. Existe une nouvelle histoire de l’art et de ses rêves Ils lient un artiste à un autre et nous invitent vers les plus hauts sommets de l’imaginaire.

Jean-Paul Gavard-Perret