gruyeresuisse

15/03/2018

Les attractions presque immobiles : Lara Gasparotto

Gasparotto 3.jpgAu fond de l'ennui, l'ennui lui-même est donné comme présence absolue au moment où la photographie devient un presque rien essentiel dont - qui sait ? - nul ne se remet vraiment du moins pas en totalité. Ce qui ne veut pas dire pour autant que la photographie ne renvoie pas à la réalité. Entre pluie d’hiver, pluie d’été demeurent des cheminements sans but ou une incertitude de chemins fait de « restes » imprévus en diverses errances.

Gasparotto 2.jpgL’image n’est plus simulacre, relique ou écran mais objet de connaissance d’une proximité ignorée et qui se délite. Et soudain la photographie ne se quitte pas : elle enchante paradoxalement même si elle ne sauve rien. Son labyrinthe se parcourt en toute sa surface et ses moindres recoins pour essayer non de s’en sortir mais d'estimer de quoi nous sommes « faits ».

Gasparotto.jpgL’ennui est toujours là. Mais parfois l’extase n’est pas très loin. Puisque de chaque prise quelqu’un en sort sans dire qui comment. Chaque prise sort de la sphère du document afin d’entrer dans la poésie pure. L’humain demeure central même lorsqu’il n’est pas « dans » l’image de celle qui capte le réel afin de lui donner sinon un sens ou du moins sa consistance défaite mais toujours à reprendre.

Jean-Paul Gavard-Perret

14/03/2018

Jean-Claude Bélégou : « dire » les corps ou la communauté avouable

Belegou 2.jpgJean-Claude Bélégou lorsqu’il saisit les corps nus, les sort de l’anecdote sexuelle. Il pose la question insondable du lieu où finit l’âme et où le corps commence. Il prouve aussi et combien il n’existe pour autant jamais, là, de frontière précise.

C’est sans doute pourquoi réside en de telles prises la « pietas » romaine bien différente de la piété qui en a découlé. La première est le lien majeur, un sentiment de tendresse, un dévouement réciproque, une communion. Dans de telles photos celle-ci se noue.

Belegou 3.jpgLa chasteté n’existe plus sans pour autant que la lubricité s’empare de sa place. Nulle « souillure » mais le respect, l’abandon, une délivrance en rien obscène ou obséquieuse. Le corps devient pratiquement une cosa mentale mais  va bien au-delà. Emergent l’expression quasi « morale » de l’âme par le corps et l’émanation d’une forme de disposition psychique à l’instant du partage. Bélégou reste donc un des rares photographes à présenter l’invisible dans le visible au sein de l’hospitalité mutuelle de l’amour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Au cœur des ténèbres : F.J. Ossang, « 9 Doigts»


Ossang 2.pngEn dépit de dialogue abondant « 9 doigts » est un film avant tout graphique. Sous forme de thriller post apocalyptique l’œuvre est un huis-clos particulier. Tout commence dans une gare sordide. Le héros la fuit, s’engouffre dans un tunnel, se retrouve sur une plage où un mourant lui remet un document précieux. Des truands le traquent et l’emmènent sur un cargo chargé de polonium.

ossang bon.jpgSoutenu par une photographie noir et blanc en 35 mn superbe quoique non léchée et porté par des acteurs qui jouent le jeu de la dérive à la fois existentielle et langagière le film se perd dans des brumes d’un univers totalement atypique entre fable et série noire. Il y a là des références à Godard et au Conrad de au cœur des ténèbres et à Malcolm Lowry.

Ossang 3.jpgTout est d’une certaine manière ludique au sein d’un amphigourisme volontaire. L’œuvre n’est pas exempte de contraintes et de sévérités. Les portraits se partagent entre l’angoisse et le doute. Chaque personnage semble partir de rien et sauter dans le vide. Une bouillonnante grégarité se dessine sous le signe du mixte et du pluriel.

La narration au-delà ce qui pourrait sembler du capharnaüm exige de la part du réalisateur de l’application, de la précision et de la lenteur. Trop peut-être. Cette astreinte donne l’ossature aux intrigues, vissent les engrenages qui font mouvoir les êtres. Mais au lieu de dérouler les péripéties l’artiste crée une parade grave et militante.

Ossang.jpgLoin du divertissement et du décorum, existe une leçon de cinéma. Le filmique émerge à même les corps en portant à valeur d’icônes des ornières et les misères du monde. L’œuvre d’Ossang reste à ce titre plus expressive et impressive que jamais, précise et ambiguë, décidée et suspendue sans pour autant totalement convaincre. Comme si à la longue le film se perdait lui-même de vue.

Jean-Paul Gavard-Perret