gruyeresuisse

27/04/2015

Shelley Aebi : ravins ravinent

 

 

 

 

Shelley_Aeby.jpgShelley Aebi photographie en silence le silence. Même lorsqu'il est bruyant ou noir dans le brillant des cuirs. La photographe sait entendre, écouter-voir avec patience, attendre. Elle capte les teintes essentielles en couleurs ou noir et blanc. Le temps passe-t-il ? Shelley Aebi le retient. Un temps. Elle fait d'une amie écrivaine écorchée  une Lydia Lunch pâle et pulpeuse. Elle photographie son écriture fracassée. Elle connaît le monde interlope. Saisit la lune rousse au dessus d'un jean serré ou sur un lit.

 

Shelley 2.jpgL'ombre est ombre ce qui n'empêche en rien sa fluorescence. Paradoxes des jours et des angles noirs.  Gémissements du corps. Sa jouissance. Douloureuse jouissance. Shelley Aebi photographie aussi l'absence, la nuit, l’automne des jours même au printemps. Elle capte ce qui questionne et l'amour que tout le monde ignore.  Dans une salle de bains. Dans une ruelle sordide. Le sombre et la lumière. La photographe multiplie le regard par la vision d'une femme droite dans ses bottes comme la plus lonesome des cow-girls. Elle repère des brèches qui permettent d'entrer dans la partie de l'être habituellement inaccessible - même à celui ou celle  qui croit lui faire sa fête. Elle dit plus en image que toutes les déclarations d'amour. Reste un récit en lambeaux, des architectures subtiles. Chaque cliché conduit en bordure des ravins. Là où la brèche s'ouvre, par le souffle de l'image, sur les chemins de traverses. Le modèle se fait syllabe, la photographe virgule. L'inverse est vrai aussi. Sur la pulpe du silence la photographie est fable de présence, fragments de l'essentiel.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Mélanie Matthieu : misérable miracle ?

 

 

 

Elodie Matthieu 2.pngMélanie Matthieu, « Lâmo Lâva », 122 pages, Alauda publications, Amsterdam, 2015, 38 Euros.

 

 

 

Le livre d’artiste de  la Zurichoise Mélanie Matthieu parle de deux enfants et d’une belle dame rencontrée dans les derniers jours d’été entre pâturages et taillis. Il ne s’agit pas de n’importe quels enfants ni d’une simple femme. Celle-ci est La Vierge Marie et ceux-là les petits bergers auxquels elle apparut dans les alpes française au dessus du village de la Salette en Isère. Ils auraient pu passer pour fous, mais les miracles étaient dans l’air du temps au milieu du XIXème siécle. Après 5 ans d’une enquête, l’évêque de Grenoble, Mgr Philibert de Bruillard, reconnut par un mandement authenticité de l’apparition.

 

 

 

Elodie Matthieu.pngFace à ce mystère l’artiste cultive un certain repli : ce dernier donne au livre tout son mystère. Photographies des stigmates religieux et des paysages montagnards puis jeu de « repons » - entre divers auteurs (Léon Bloy, Camille Claudel, Roger Callois et Julia Kristeva) convoqués comme sinon  témoins du moins commentateurs à charge et décharge -  créent au sein de la neige divers types d’alliance. L’artiste ne fait de ce lieu ni sa patrie, ni son havre mais elle le traite avec juste distance, beauté et intelligence. Le noir et blanc des photographies arrache les effets de vérisme ou de lyrisme.  Mélanie Matthieu se met au service d’aucune thèse : elle magnifie un impalpable aussi terrestre que cosmique. Son livre reste à entrées et personnages multiples (nul n’appartient à un autre). Cela n’empêche pas d’avancer  main dans la main avec le mystère comme avec l’incrédulité - qu’importe donc que nous soyons faits pour la croyance ou le doute.

 

 

n.b.  :"Lâmo Lâva" mot du patois lancé par un des enfants lors de l'apparition  ("Là-bas, là-bas")

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

25/04/2015

Isa Melsheimer et la poussière sous les tapis

 

 

 

Elseimer.jpgIsa Melsheimer, Galerie Mark Muller, Zurich

 

 

 

Le travail d'intervention et de création d'Isa Melsheimer peut apparaître assez simple : invitée dans un lieu d'exposition elle l'habite et l'habille afin de créer un autre esprit du lieu. Néanmoins pour changer le regard l'artiste use de point de référence et de culture pour raffiner l'espace jusque dans les détails. il se peut en conséquence que cela échappe au regardeur primesautier ou désinvolte. Sous l'apparence "brute de décoffrage" s'instruit le moment une chaîne qui rejoint le passé au futur  et dont chaque exposition devient la convergence provisoire. Ce moment l'artiste l'a précisé : « À mes yeux, l’art ne peut que clarifier ce qui existe déjà. Pas seulement au sens d’une idée d’harmonie ou de beauté. Mais au sens réel de la clarification. »  L'artiste ne cesse donc de renverser autant ce qu'elle créé que le monde. Derrière le vernis ou le voile elle cherche les faces cachées, souterraines, maquillées, oubliées. Katrin Wittreven a justement écrit à son sujet "Comme un ouvrier gratte les peintures des murs pour en dévoiler les sous-couches, Isa Melsheimer identifie, découvre, isole les incongruités pour mieux les décrypter".

 

 

 

Elseimer 2.jpgLors de la création par Norman Foster du Musée d’art contemporain de Nîmes l'artiste a visité carcasses et structures pour scénariser un monde interlope du dessous du décor. Isa Melsheimer aime faire de son  art l'équivalent des films de série B au cinéma. Mais pas n'importe lesquels : ceux qui renversent la logique de l'espace, sa gravitation et donnent  à voir des cités englouties, des mondes perdus. L'artiste les revêt de broderies, les couvre de cire fondue, de béton, les réduit en maquettes, les habile de matelas, lits, vêtements qui à la fois révèle le monde mais marque tout autant sa dégradation. De tels objets ramènent a un inconscient personnel ou collectif théâtralisé en jeux d’échelles, inversion, empilements de tissus, rapiéçages. Surgit le musée aux puces d'une utopie rêvée mais qui n'aura jamais lieu (comme l'appartement futuriste commandé au Corbusier par Charles de Bestégui en 1920). Tout pour Isa Melsheimer devient un prétexte à caresser les rêves les plus fou mais en montrant l'éphémère et l'illusion de toute production humaine - artistique ou non.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret