gruyeresuisse

19/05/2015

Julie Perin et les bonbons roses

 

 

 

 

perin 2.pngJulie Perin est de celles qui tirent les rideaux, les ficelles avec autant de pudeur que l’inverse.  Son monde se réconforte dans une étrangeté qui le sépare de celui qu’on nomme « vrai ». Et si quelqu’un tente bien de donner des explications, de déplier des raisons à l'artiste et poétesse : selon elle, elles s’emboîtent sans véritable sens ou  tournent comme en un moulin : pour rien.   Julie Perin ne redoute donc pas le tonnerre. Elle ouvre son univers sans se préoccuper du reste. Il faut y entrer sur la pointe des pieds, ne rien déranger. Mais un tel travail  réveille les morts, donne courage sans forcément dégrafer les corsages. Les silhouettes traversent en robe légère l’été  avant que tout sombre dans la grisaille sous un dédale nocturne où certains corps sont meurtris. Nul n’en saura plus. perin.pngReste la source du premier vertige  Seule l’eau en connait les secrets. Les enfants étaient innocentes : ont-elle déjà tu  tout vu, tout entendu, tout subi maintenant ? En est-il terminé de tous les contes de fées ? 

 

perin 3.jpgComment savoir désormais qui est qui ? Qui voit ?  Qui est là ? Où sont les autres ?  Un diable a fait l’affaire  peut-être.  L’artiste rouvre son carnet dessine au lapis lazuli. Son art permet de délier  les mots pour les démasquer.  Leur latin s’y perd.  Pas leur sensualité. La fée déplie encore son secret par déboîtement de sornettes.  Tout redevient azur.  Pour un temps. Plus tard, au fusain de Californie, Julie Perin  dessine une tellurique échancrure. Les ombres rebondissent. On croît pouvoir leur donner des ordres.  Mais les fantômes ne changent pas ; ils ne prétendent à rien. Ils disent à peine : « Viens par là ». Que faisons-nous alors ? Reste l’image rose et insurgée qui n’habite que l’autre monde. L’angoisse nourrit sa douve.  Mais sa semence de ciel devient une haie vive.  Une poupée joue sur le sable. Le doigt de la fée y décrit son cercle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

17/05/2015

Pierre Abensur chasseur de chasseurs

 

 

 

abensur.jpgPierre Abensur, « Trophées subjectifs », du 24.2 au 15.6 2015, Musée de la Chasse et de la Nature, Paris.

 

 

Pour sa série de Trophées subjectifs. Pierre Abensur, photographe et reporter, parcourt le monde (Suisse, Mongolie, Argentine ou Finlande)  depuis des années. Il « chasse » les chasseurs suivant une règle inamovible : l’homme est saisi dans la nature avec l’un de ses trophées. Tout autre apport aliènerait le propos. Une telle rigidité thématique et sémantique permet d'accumuler le non exprimable. L'espace local, la durée  du moment de la prise crée une dimension dans lequel le lieu se déplace de son segment géographique. Se crée un paysage et un portrait autant physiques que mentaux.

 

abensur 2.jpgChaque mise en scène s'affirme comme une trouée insidieuse et sourde. Elle sape l'apparence que le sujet semblerait induire.  Les silhouettes immobiles au milieu des reliefs créent un écart grâce à la maîtrise de l’artiste. Chaque photo emporte au plus profond de soi. Elle lui rend un espace particulier : de vie là où la mort fut donnée. Sans que pour autant l'artiste suisse donne la clé sur son propos. Le chasseur a beau redresser les épaules, le cou, la tête.  Le portrait devient un ventre où l'espace s'ouvre : émerge un  territoire très intérieur sauvé du charnier. Il arrive  parfois  qu’en un tel « propos » le vent tourne sans rapatriements possibles.

 

 

J-Paul Gavard-Perret

 

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16/05/2015

Papiers franco-suisses de la liberté : Bruno Muller et les autres

 

 

 

 

Muller.pngBruno Muller, Théodore Mann et Bernard Schultze, « Les papiers de la liberté », Galerie Mottet, Post-war & contemporain, Chambéry, mai 2015.

 

 

 

Pour rentrer dans l’humain il faut toujours l’art. Mais pas n’importe lequel celui qui dans la mouvance de Bram van Velde, Wols et Michaux se façonne d’encres, de vagues, de tourbillons qui laissent toujours en état second et au sein de  jardins abstraits.  Reliant l’après guerre et 2015 Mottet donne de la mouvance de l’art informel trois point de références : Bruno Muller (1929-1989) qui quitta sa Suisse natale à l’âge de 22 ans, Bernard Schultze (qui aurait eu 100 ans cette année) et un tout jeune artiste né à Lyon en 1985 : Bruno Muller.  Outre l’approche informelle, ces trois artistes ont privilégié le support papier : dans ses fibres surgissent d’étranges chats gris de la nuit. Ils  s’agitent ou s’endorment : façon d’éveillé, façon d’endormi comme aurait dit Michaux. Dans les trois cas des cauchemars lancent leur boule de neige en pleine figure. Il existe des typhons de lignes, des oscillations. Elles cultivent la drôlerie et l’énigme.

 

 

 

Muller 2.jpgL’exposition est une totale réussite : il faut suivre ses encres et dessins,  s’attacher à leur « microbes-ionologiques » en versions minimalistes capables de produire des trouvailles sournoises et traîtres mais qui sont les plus merveilleux des  misérables miracles. Les trois artistes ont en effet inventé des consistances gênantes, des sillons, des fractures. Ils feignent d’aimer le lisse mais aiment se livrer à des pullulations comme à des éclipses. Ils entrent donc bien dans l’humain qui n’est pas nôtre mais qui est pourtant bien de chez nous. Les éléments épars-joints des trois œuvres en écho le prouvent. Le Démon semble les avoir accomplies. Le Démon existerait donc - disons qu'au moins, ce qui en existe, est ce que les créateurs en montrent. Dans le blanc et le noir, là où le fond devient parfois surface. Si bien qu’il n’existe plus d’arrêts ni de répits.

 

Jean-Paul Gavard-Perret