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20/10/2015

Ugo Rondinone, voix, images, culture et contre-culture

 

rondinone.jpgUgo Rondinone, « I Love John Giorno », « Exposition œuvre »
Palais de Tokyo, 21 octobre 2015 au 10 janvier 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 « I love John Giorno » est présenté comme la première rétrospective mondiale sur la vie et l’œuvre du poète américain. Né en 1936, il vit à New York où il fut un des personnages majeurs de l’underground des années 60. Ugo Rondinone l’a rencontré à cette époque comme il a fréquenté Andy Warhol, Jasper Johns, Robert Rauschenberg, John Cage, Trisha Brown, Carolee Schneeman. Le poète lui confia que  « la poésie avait 75 ans de retard derrière la peinture, la sculpture, la danse et la musique ». Les choses ont-elles changées ? L’exposition y répond en huit chapitres. Ils représentent chacun une facette de l’œuvre de Giorno et se fondent sur les deux piliers de l’œuvre : la culture américaine et le bouddhisme. Le lieu se partage entre magasin de curiosité et palais des glaces. Le spectateur accède à un bric-à-brac qui prend peu à peu son sens : premiers films inédits de Warhol (dont Giorno fut l’acteur), des thangkas bouddhistes et les poèmes peints de Giorno inspirés du Pop Art saisissent les langages de la pub et des médias et de la rue dans le genre « poésie trouvée » (qui telle un « virus » doit essaimer) et dans la défense de l’idée « qu’il y a des poètes partout ».

 

 

Rondinone 3.jpgA ce propos Giorno a créé en 1968 « dial a poem » : service téléphonique permettant l’audition de  poèmes, œuvres sonore discours politiques. Il est remis en fonction pour l’exposition (grâce à Orange avec le numéro gratuit 0800 106 106). S’y retrace un siècle de poésie sonore  et vocale  (avec Antonin Artaud, Louise Bourgeois, Serge Gainsbourg, Simone de Beauvoir, Bernard Heidsieck, Eric Duyckaerts, etc.). Pour Giorno et comme le prouve cette exposition l’art poétique se décline sur disques, toiles, il est joué ou éclaté sur des pages. Fidèles à l’esprit Pop-art elles peuvent être reproduites sans limite. MaisRondinone illustre dans son commissariat la nécessaire reconquête d’une forme de spiritualité et de « politique » par les correspondances entre art et poésie. Célèbre pour ses sculptures anthropomorphiques, ses masques et ses clowns hyperréalistes Rondinone réinvente ici le format exposition pour la transformer en délégation impressionniste du portrait idéal mais non idéalisé. L’ex contre-culture y est revisitée par la présence de ceux qui ne lui appartiennent plus : Pierre Huyghe, R.E.M, Françoise Janicot, Verne Dawson, Billy Sullivan, Judith Eisler, Frank Zappa, Debbie Harry, William S. Burroughs et Phillip Glass entre autres.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

19/10/2015

Luzia Hürzeler : à la recherche du temps perdu

 

 

 

HURZELER BON 2.jpgLuzia Hürzeler,  « Telle que je me connais » (Avril 1984 et 2015),  Gisèle Linder

 

Hurzeler.jpgLuzia Hürzeler pour sa nouvelle installation Avril 1984 et 2014  reprend et « recrée » une diapositive datant de trente ans. Une voix en off apprend qu’il s’agit de la créatrice enfant. A ses côtés, sa sœur  plus âgée. Cette voix est celle du père des deux sœurs. Elle décrit l’image et raconte comment ce père a pris lui-même cette « vieille »  photographie. L’installation propose les deux clichés présentés successivement sur un écran. La seconde prend la place de la première en fondu enchaîné une fois que l’artiste ait demandé à son père s’il pourrait s’imaginer refaire la photographie aujourd’hui. L’artiste ne se réfère pas seulement à un motif du passé, mais au geste paternel. L’annexion performative est soulignée par le titre de l’exposition (« telle que je me connais » - citation du père extraite de son commentaire sur l’image.

 

HURZELER bon.jpgL’image première donne sens à la seconde comme la seconde à la première en tordant l'attente et l'attention. L'important reste néanmoins ce qui porte ou sollicite  à travers le temps. Luzia Hürzeler crée dans le glissement temporel un basculement mystérieux. D’autant que les reprises formelles de l’image originale par la seconde soulignent la transformation physique des femmes et ouvrent à une sorte d’abîme par comparaison L’installation questionne aussi, par sa reconstitution, les rapports entre œuvre, auteur et modèle. C’est là une des marques de fabrique des vidéos et installations de l’artiste. Elle y oppose souvent personnes, animaux, choses dans des suites de relations intempestives. Par exemple entre un lion vivant et son grand-père empaillé (Il Nonno) ou  entre un chat et le buste de l’artiste réalisé en pâtée pour chats (Selbstporträt für die Katz ). Notons que pour cette exposition est présentée une édition spéciale d’Avril 1984. Il s’agit d’une autre image des deux sœurs prise le même jour, mais vues de dos au moment où elle s’éloigne du père et photographe.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/10/2015

Christian Vogt et le nu

 

Vogt 3.jpgDès les années70, après avoir étudié la photographie à Bâle, Londres et Munich où il travaille comme assistant pour Will McBride, Christian Vogt  ouvre son propre studio. En parallèle de son travail commercial, il privilégie des photographies personnelles. D’abord des  « Images de nuages » (publié en partie dans la revue « Camera »)  rappellent le surréalisme puis « Cadre » se rattache à l’art conceptuel de son époque. Mais dès  les années 80, Vogt met en avant son travail de nu selon diverses stratégies. Il l’interroge de manière ludique et visuellement convaincante en l’éloignant de la représentation traditionnelle. Les cycles consacrés au genre multiplient les variations en proposant les rapports entre le corps et les choses. Lors d’une récente série l’artiste précise son projet : « J’ai demandé à plus de cinquante femmes si elles étaient prêtes à inventer une image érotique d’elles-mêmes. J’ai laissé à leur libre appréciation le choix des accessoires à une seule exception près : une caisse en bois devait figurer sur chaque photo. Pendant les prises de vue de chaque femme et son idée, je me suis senti comme médium : leurs images et un livre qui leur sont consacrées se sont créés à travers moi ». Surgissent des polarités génératrices d’associations et de tensions,  de moments impromptus ou fortuits (non sans gaieté) que le photographe densifie par ses prises.

Vogt 2.jpgDans « Skinprints » ou « Today I’ve been you » il se sert du corps comme d’un « pillow-book » : ses textes deviennent image et la peau sur laquelle elle est imprimée la trame de questions existentielles. Le critique Martin R. Dean précise  l’importance de ce projet « On le lit comme si la peau de l’être aimé se mettait à parler. Elle est aussi totalement contradictoire parce que c’est le genre de chose que l’amant dit lorsque l’amour est en train de passer. » Dans toutes ses séries l’artiste garde une faculté instinctive pour retenir  le moment ou le geste précis. Non celui de l’instant décisif d'une action paroxysmique mais celui d’une observation précise et qui tient à un temps d’éclair : avant et après et ce serait l’obscur. Moins que de représenter le corps dans sa nudité Vogt s’interroge sur la signification du visible et sur la subjectivité du regard photographique.  Vogt.jpgTout en conservant un plaisir suraigu de travailler avec des femmes : « leur corps est une vue moins abstraite de leur propre érotisme que ne l'ont les hommes dans notre société ». L’œuvre  reste donc une enquête sur le rapport entre voir et photographier : « si vous ne voyez par qu’il existe des frontières infranchissables dans l’action de regarder vous ne comprenez rien ». Pour le comprendre le créateur doit faire œuvre autant de naïveté que de technicité.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

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