gruyeresuisse

04/02/2020

Les clartés fuyantes de Doïna Vieru

Vieru.jpgDoïna Vieru tente de venir à bout de l'écriture du désastre - chère à Maurice Blanchot - à travers des dessins de  déconstruction et de ravinement par le fusain, l'encre, l'acrylique blanche. Les matrices premières où les mots deviennent illisibles sont soumis à un brassage tellurique -  érotiquement implicite - là où la loi du père est remis en cause puisque les mots ne peuvent plus servir de re-pères..

 

 

Vieru 2.jpgLe geste seul parle dans sa puissance et un brouhaha visuel. Il oblige l’artiste à une reprise et une insistance là où le féminin de l’être se joint à sa force phallique confisquée par les mâles. La densité devient de la sorte ailée. A la perte fait place reprise dans des mouvements qui déplacent les signes. Ce qui tient du culturel ou du social est dépassé au sein d'un travail de persistance qui emporte toute notion de renoncement.

 

Vieru 3.pngLa curiosité et l’émerveillement prennent corps là où « la règle est celle de l’absence de règles, ce qui constitue la règle suprême. » (Shitao). L'artiste fait sienne là où le dessin oblige l'artiste à "une dépuration et une assurance du trait dont la peinture n’a pas besoin" écrit-elle. Mais néanmoins par son aspect premier (un enfant dessine avant d'écrire) cet art primitif crée ce qui peut tenir face aux décréations en cours. La souverainieté du "rien" devient la poésie de l'espace. Elle joue de l'extinction, de la biffure tout en luttant contre la perte et le renoncement par un dédoublement. Il sort de certains mirages pour créer un lieu de métamorphoses aux clartés fuyantes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Doïna Vieru, "Re-écriture du désastre", Galerie de Nesle Paris, à partir du 20 février 2020.

 

03/02/2020

Bill Ray : synchronicité et dissonance

Bill Ray.pngBill Ray, l’un des derniers photographes du magazine "Life"", né en 1936, il vient de décéder. Il reste un des témoins majeurs de la vie américaine autant autour de ses icones, ses failles (Hell Angels) que la vie quotidienne.

Bill Ray 3.pngCes photos les plus emblématiques restent celle Marilyn Monroe chantant pour le président John F. Kennedy pour son 45e anniversaire au Madison Square Garden et les divers portraits d'Elvis Presley - en particulier lorsqu'il intègre l'armée américaine. Il aima non pas tant voyager qu’être dans les lieux, observer ce qui s'y passe là où il est question du corps des femmes et des hommes, d'une violence sourde mais aussi et surtout d'une forme de joie

Bill Ray 2.jpgBill Ray a l'instint pour saisir les images d'instants entre synchronicité ou dissonance, plusieurs niveaux s’enchevêtrent là où il capte des gestes ou situations qui le frappent et l’étonnement. Ce mot est celui qui vient le plus souvent pour tenter de dire son expérience et son art.

Jean-Paul Gavard-Perret

La poésie articulaire de Franz Mon

Mon 2.jpgFranz Mon, "Traces d'articulations", MAMCO Genève à partir du 28 janvier 2020.

Né à Francfort-sur-le-Main en 1926, Franz Mon est l’un des pionniers des mixages visuels entre la littérature et l’art. Dès 1950 parallèlement à ce qui se passait dans l'art sonore, spatialiste, et concret. Le titre de l'exposition est un rappel de premier livre de Mon : "artikulationen"  (articulations ), 1959). Elle rassemble des exemples de chacune de ses expérimentations qui lient le langage à l'image par des collages. Il deviennent la transition entre poésie et art visuel comme le prouve son poème-alphabet « ainmal nur das alphabet gebrauchen » (1967).

Mon.jpgLa création interdisciplinaire et une nouvelle esthétique hybride (poétique, typographique, picturale et acoustique) prennent donc essor. Et  dans le livre "Wie was begann" («Comment cela a commencé»), l'artiste précise l'embrayeur de ses premiers travaux : «L’art et la littérature vont de pair avec la redécouverte et l’évaluation de l’apport de nos prédécesseurs des années 1920.» C'est donc dans la suite du dadaïsme, de Kurt Schwitters et plus avant du pré-surréalisme de Guillaume Apollinaire que l'auteur et artiste recrée un sens et un vision de type poésie concrète qui reste éloignée de toute poésie mécanique, statistique, permutationnelle, etc.. Elle demeure centrée sur la vie là où les corpuscules linguistiques deviennent des sortes de paysages abstraits.

Mon 3.pngFace à ceux qui affirment qu'il n’y a pas de pensée dans la poésie nouvelle, Franz Mon prouve que les mots, les syllabes, les cellules de la langue parviennent à prouver qu'elle existe à partir de signes insérés au cœur de l'art. Le créateur utilise tout ce qui ressemble aux premiers en se servant comme matériau de base ceux la presse quotidienne. Il développe son approche selon trois axes : la poésie expérimentale, les collages et les pièces radiophoniques. L'artiste provoque divers remodelages de la lisibilité, de la compréhension et de la perception des signes selon une abstraction aussi physique qu'abstraite. Se scellent de nouvelles alliances en une aventure d'ascèse et de débordement

Jean-Paul Gavard-Perret