gruyeresuisse

31/10/2016

Valentin Carron : dépositions


Carron.jpgValentin Carron, « Deux épaisseurs un coin », Centre d'Edition Contemporaine, Genève, du 16 septembre au 26 novembre 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Carron 2.pngValentin Carron joue du décalage des éléments de la culture populaire et muséale, du quotidien et même des médiums qu’il choisit. Cassant le décoratif - mais pour le remonter autrement - il propose une ironie faite de beauté et d’un brin de nostalgie. C’est habile et efficace. Au CEC il présente deux travaux inédits : « L’Exercice » film et « Sunset Punta Cana » (édition d’un livre accompagnée de « Deux épaisseurs un coin », sculpture issue d’une série de plaque de bronze. L’ensemble se compose de ce qui est à la fois exemplaire unique et la partie d’une série : ce qui sous-entend une absence.

Carron 3.jpgLe film (pas d’une marche sans fin en une sorte de néant), la reproduction d’une couverture de livre (soleil couchant) et la plaque (avec rebuts insérés dans le bronze sous formes de reliques) créent les portions d’une narration. Elle demeure ouverte à partir de tout ce qui est sensé appartenir à l’oubli. Reste le « coin » d’un et en manque. L’œuvre d'un des plus prometteurs artistes non seulement suisses  mais internationaux creuse autant l’attente que l’inachèvement pour leur dépassement en une forme d’huis-clos. La pensée s'y sent soudain poussée plus loi, hors d’un monde magique et pour l’avènement de celui où rien n'est jamais fini, où les pensées qu'on croyait mortes (avec le temps) persistent et où celles qu'on croyait incompatibles se mélangent.

J-Paul Gavard-Perret

30/10/2016

Amazing Amazonie : Yann Gross

Yann Gross.jpgYann Gross, « The Jungle Show II », Centre Culturel Suisse de Paris, du 4 Novembre au 4 Décembre 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

Yann Gross 2.jpgL’exposition propose les images d’un périple de cinq ans de Yann Gross à travers l’Amazonie. Plus précisément le long du fleuve Amazone et de ses divers affluents sur les traces d’un conquistador espagnol, Francisco de Orellana de la Colombie au Pérou, du Brésil à l’Équateur. Photos et films illustrent (et bien plus) loin de la seule production d’un reportage, la cohabitation entre tradition et modernité. Ils proposent une réflexion sur la notion de progrès sans tomber dans la mythologie de l’altérité, la quête de l’exotisme ou la croyance « engagée » qu’il existerait dans cette zone une société primitive à sauver.

Yann Gross 3.jpgLe tableau dressé est sans faux-fuyants, dénué de romantisme. Autour de zones de bateaux accrochés au bord du fleuve et de ses affluents jaillit une vie bien différente de ce qui est souvent donné à voir en dilution. Espaces aménagés, prairies artificielles, lotissements préfabriqués grèvent un lieu qui désormais est intégré à la mondialisation galopante. Une fois entrée dans la brèche de l’immense forêt, elle repousse la nature et l’identité locale qui peu à peu se réduisent à une peau de chagrin.

Yann Gross 4.jpgLes portraits prouvent comment deux mondes se rejoignent : une femme nue devenue sex-symbol s’expose en portant un masque de jaguar (entité mythique du Pérou). Un ancien chaman est portier de l’église évangélique de son village, une gagnante d’un concours de beauté illustre la chute de l’Amazonie dans un baroque qui n’a plus rien de typique. Mais Yann Gross se contente astucieusement d’ouvrir les archives du temps et de l’esprit des lieux en perpétuel mouvement.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/10/2016

Les visions d’Aymeric Vergnon-d'Alançon

 

Abrigeon 2.jpgAymeric Vergnon-d'Alançon, « Gnose & Gnose & Gnose », coll. Re:Pacific, art&fiction, 2016, 200 p., CHF 37 / € 25


Aux marges de l’image, aux confins drôles ou mélancoliques de leur effacement là où « la vie se retire de l’écran », Le Surgün photo club est devenu pour Aymeric Vergnon-d’Alençon un « paysage » grevé d’intervalles et d’absences. Le statut de l’image en est bouleversé mais elle demeure ce que l’auteur en dit : « une forme de révélation. L'espérance qu'à travers ces expérimentations un lieu - une terre promise- puisse être donné. »

Abrigeon.jpgLe Surgün photo club fut en effet une belle expérimentation « divinatoire » fondée par des exilés qui pensaient trouver grâce aux photographies et ses modifications une manière de combler leur manque. Un ordre du cosmos ou de son au-delà était en cours. Et ce par tout un travail de relevage du voile de l’image afin de trouver ce qui se cache derrière : le monde pour les adeptes du Club ou le néant pour Beckett. Face à ce mystère, Aymeric Vergnon-d'Alançon est passé de l’enquête filée à une vision poétique. L’histoire du club y est recomposée en l’inventant au besoin. Manière de prouver que tout créateur - s’il hérite de visions et d’images portées sur des réalités inexplorées, des paysages ineffables, des croyances lourdes parfois de suspicion - peut non seulement les transmettre mais les réinventer. Du passeur d’image au voyant il n’y a qu’un pas, que les adeptes du club reprenaient à leurs mains de manière aussi inspirée qu’instinctive.

Abrigeon 3.jpgQuant à Aymeric Vergnon-d'Alançon, liant l’image au texte, cultivant les interstices, son dispositif livresque prouve qu’entre réalité et fable, le vrai et le faux font bon ménage. Le borgne y avance un œil bandé sans que l’on puisse toujours savoir si l’œil caché est le bon... Mais qu’importe : l’image en ce livre reste un rite. Il permet l’approche d’une puissance inaccessible et incompréhensible. Un seul mot d’ordre est donné par le présent gnomique recréé par l’auteur « imagination morte (ou non) imaginez encore ». L’extase est à ce prix.

Jean-Paul Gavard-Perret