gruyeresuisse

18/10/2016

Détours de la pulsion scopique : Débora Barnaba

 

Barnaba.pngAvec Débora Barnaba le corps est et n’est pas. Ce n’est qu’un combat dont le photographe continue le début. Le corps est en n’étant pas, sinon par morceaux, par ersatz et par des décors qui semblent veiller sur lui. La photographie l’emporte sur la corporéité en un mariage obsédant du vrai et du faux en un changement de paradigme.

Barnaba2.pngLe spectateur peut prendre conscience à la fois de la force et de la vacuité de l’éros dans des contrastes d’une perfection visuelle. La photographie crée moins une occultation qu’une déréalisation charnelle dans la blancheur d’une lumière presque irréelle. La méthode comporte une habile perversion : elle en produit tout le charme. Une conquête à peine démêlée, une autre embrouille se dessine pour déboîter le voyeur de ses réflexes et stimuli habituels. Des formes se répètent, se déclinent en peu de couleur mais en pleine lumière dans le miroir, il montre un faible dégradé de chair pour une réverbération paradoxale.

Jean-Paul Gavard-Perret

17/10/2016

En présence des clowns : Jacques Flèchemuller



Flechemuller 2.jpgDe la pratique très éphémère du métier de clown dans un cirque itinérant, Jacques Flèchemuller a hérité de l’art du masque et du comique. Mais ce masque ne cache pas : il cabosse, rend dérisoire les images codées de l’érotisme en vigueur. Flechemuller.pngLe glamour des pulpeuses femmes tirées des images de papier glacé joue des « choses » de la mode comme des attributs paysagers. Et il n’est pas jusqu’à un prince d’un rocher monégasque à ressembler à un bouliste rehaussé de primates.

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Dans une imagerie tirée des dessins des années 50 où les couples semblent particulièrement niais l’artiste crée un contre-pied hérité de l’admiration du peintre pour « Les Pieds Nickelés », première B.D. mal pensante et anarchiste. Partant de leurs quatre héros anti-mousquetaires Flèchemuller a repris à sa main les grands maîtres comme les images populaires. Manière de rendre Vélasquez et Goya encore plus noirs qu’ils le furent. La cocasserie est omniprésente mais elle se nourrit d’une certaine angoisse. Flechemuller 3.jpgLes peintures plutôt que d’épouser le courant le remontent en cultivant des ratages programmés fertilisés par des savoirs dont l’origine se perd sans doute dans les premiers moments de l’art et la pratique des masques que les hommes inventèrent au moyen de terres de diverses couleurs pour créer des ruptures sémantiques avec ce qu’ils furent.

Jean-Paul Gavard-Perret.

16/10/2016

Soulèvements d'Ursula Mumenthaler

mumenthaler 2.jpgUrsula Mumenthaler, « AREA », Galerie Gisèle Linder, 4 novembre 2016 au 7 janvier 2017.

Partant d’images de catastrophes chères à Paul Virilio Ursula Mumenthaler scénarise la lutte de l’homme face à une nature qu’il tente de dominer. Elle demeure néanmoins son invincible maîtresse. Avec "AREA" le brassage tumultueux, le soulèvement de la nature n’est pas un acquiescement mais un débordement qui nourrit la peur. La nature reste une dilatation face à laquelle l’être humain répond par l’artificialité qui se veut monumentale, puissante mais reste inopérante.

Mumenthaler.jpgLa chape de plomb de la nature pèse sur les oeuvres photographiques d’Ursula Mumenthaler et leurs bâtiments placés dans un paysage angoissant. Les maquettes de villes sont entourées de photographies de façades berlinoises et parisiennes avec, en superposition, des paysages réels qui écrasent les constructions. La création humaine est à la fois battue en brèche et soulignée par des architectures qui évoquent des civilisations provisoires. La fragilité est omniprésente en de telles constructions exemptes de leurs cortèges humains. Tout reste dans l’immanence du "divin à l’état pur" (Bataille) de la nature face auquel l’homme ne peut rien même si sa mémoire et ses pouvoirs tentent de s’y inscrire. Ce qui se construit va à une perte programmée. Le soulèvement des bâtiments ne fait que souligner la défaite et la chute humaines. Elles se répètent d'une civilisation à une autre.

Jean-Paul Gavard-Perret