gruyeresuisse

29/11/2017

Duane Michals : déplacement du portrait

Michals2.jpgMichals fait vivre et cohabiter le cœur battant de personnages aux élans recomposés et imaginés, avec plus ou moins de références. La réalité se quitte mais pour la transformer en épiphanie si bien que le portrait ne cherche pas à retenir un éphémère mais un archétype selon une discipline libre. Le photographe pratique l’humour comme la vénération au sein d’une recherche obstinée. Elle tient de la vocation. Il ne s’agit pas de proposer des archives mais des mouvements en explorant des voies nouvelles sans rien mépriser ou ignorer de ce qui existait avant lui.

Michals bon.jpgMais Duane Michals avance seul. Son regard s’obstine à une splendeur qui ne se contente pas de la représentation : il opte pour la re-présentation. Le motif n’est plus un appui rassurant mais un déclencheur : le créateur s’en empare. Cela permet liberté et extravagances contrôlées là où la lumière transfigure le visage dans un long échange entre l’artiste et son sujet. Il s’agit de rêver une identité dont la révélation ose la fantaisie. Elle donne au médium sa nature équivalente à ce que Barthes nomme « le filmique » lorsqu’il parle du cinéma.

Jean-Paul Gavard-Perret

Duane Michals, « Portraits », Thames & Hudson, New York, 2017, 176 pages, 45,00 $

 

28/11/2017

Stéfanie Renoma : le coup du charme

Renoma 2.pngJouant sur les faux-semblants et les artifices, Stéfanie Renoma "répond" aux appétits de se rincer l’oeil à travers les bains de jouvence de cérémonies énigmatiques. Les Vénus et les Apollon deviennent les acteurs d’un théâtre optique en luxe et voluptés. Narrations, mises en scène, prises de vue désaxées jouent du cynisme et du charme. L’exercice du désir n’exclut pas le sarcasme, mais l’ironie élargit la sphère de l’érotisme.Renoma.png Sa « science » devient autant celle de la vie que l’imaginaire. Stéfanie Renoma crée ainsi son cinéma, sa farce sensuelle en retenant des instants « performatives » selon une spectacularisation programmée par la dialectique des récits et des formes.

Renoma 3.jpegNon seulement la photographie a du charme : elle le fait. Elle a aussi du chien par ses divers jeux d’équivalence entre ce qui est et n’est pas. Dans chaque image il se passe quelque chose, mais - avantage de cet art sur le cinéma - au regardeur d’imaginer la suite, de basculer dans les plongées que l’artiste affectionne et propose en recomposant le mouvement avec de l’immobile, et l’immobilité avec le mouvement. Renoma 4.jpegLe flux vital passe donc par un filtre dont l'artificialité ajoute de nouvelles dimensions perceptives pour donner naissance au couple représentation/réalité un surplus de persuasion et d’ironie. A la fois tout est donné et rien n’est donné quoique à portée de main. Le désir compris. C’est là l’habileté de Stéfanie la traîtresse : en son art de la suggestion, de la dramaturgie mais aussi de l’humour-cristal des simulacres libidineux : l’ivresse est programmée mais elle ne peut que se contempler.

Jean-Paul Gavard-Perret

Stéfanie Renoma, « Lost control » - Galerie Art Cube Paris, décembre 2017,« Vibrations » - Nolinski Hotel Paris, décembre 2017.

Les sous jacences d’Harmony Korine

Harmony 2.pngHarmony Korine “Pigxote”, Nieves, Zurich, 96 Pages

Traits flous, jeux de segmentation, tout est fait par Harmony Korine afin de jouer avec le regard du voyeur au sein de ce que l’artiste nomme des « moments expérimentaux ». La femme (énigmatique) n’est saisie que par fragments en une recherche plus ludique qu’érotique même si le charme conserve sa place. Il s'agit de questionner autant le langage plastique que le féminin. Lui donner corps - un corps particulier - en montrant des liens qui permettent de s'interroger sur le pouvoir de l'image, la poétique du corps et celle du désir et de l'attente.

Harmony 3.jpgHarmony Korine capte non seulement le corps d’une égérie mystérieuse mais un regard, une pensée. C'est une quête qui à partir d'un point de départ unique permet de déplacer les points de vue. L'objectif est d'introduire non le mais du motif dans une langue plastique volontairement « douteuse ». D’où l'articulation d'une expérience sensorielle et esthétique sur le fil du rasoir entre la littéralité la plus forte possible et le nécessaire transfert réflexif.

 

 

Harmony.pngLe langage iconographique l’installe au sein de zones plus ou moins obscures, faites d'arrachements et d'excroissances au sein d'un langage poussé à ses limites. Parfois le corps semble prêt à basculer vers la transparence, mais il résiste par la force du cadre et du grain. Chaque prise révèle des potentiels et l’image est à penser au delà du principe de surface : la densité, la brèche, le caviardage s'exhaussent de la source féminine pour montrer un inexprimable et l’extraire du chaos.

Jean-Paul Gavard-Perret