gruyeresuisse

03/09/2015

Michel Frossard et l’intime

 

 

 

Frossard.pngMichel Frossard sait que l’intimité ne se « donne » pas facilement.  Mais chacune de ses photographies reste à la recherche d’une sidération afin de créer un émoi esthétique particulier. Le corps de la femme n’y est pas pour rien. Le noir et blanc ajoute son intensité garde l’anxiété du chemin retiré lorsque les êtres s’abandonnent, perdus peut-être, éperdus sûrement. Il semble s’attarder sur la coulée du corps pour en retenir le cours non sans un certain sens du rite. Son regard rend jusqu’aux les angles morts la possibilité d’être vivants. La femme y est soyeuse  et parfois sauvageonne. Elle se dit frêle mais elle nourrit le feu, cadastre sa limite. Qu’importe si l’ouest part avec le soleil, elle reste l’objet du désir de la lumière qui s’en fait le voyeur. Là où tout est écart de conduite : l’aplomb ou la contre-plongée retient l’essentiel d’un mystère entrevu.

 

Frossard 2.pngParfois le Genevois le segmente mais il reste au plus près du réel. Le visage du modèle demeure caché si bien qu’il n’a pas besoin de baisser les yeux. Chaque prise appartient à l’ordre de la caresse, de l’aporie et de l’impudeur insidieuse. L’image dit ce que les mots ne peuvent montrer.  Dans ce but l’artiste rappelle à ses modèles ce que Matta demandait aux siens : non être mais « se désêtre » afin de s’abolir dans la paix et le risque du total abandon. Aspirées par les contradictions d’ombres et de lumière, les effets de jours noirs et de nuits blanches, les corps semblent entrer dans un dérive programmée et sourde. Chaque femme même plaquée au sol est soulevée par des hélices de lumière au sein de nappes de cendres.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/09/2015

Quêtes indiciaires de Denis Savary le ménestrel visuel

 

 

SAVARY.jpgDenis Savary,Séquence été 2015 -  Cycle Des histoires sans finJusqu'au 20 septembre 2015, Mamco, Genève.

Jusque dans sa réflexion sur le concept d’exposition Denis Savary multiplie les jeux d’emboîtements d’objets gigognes  qui ne coïncident pas forcément. Pour chaque projet ou invitation l’artiste invente des narrations par images (les siennes ou celles qu’il emprunte) et mots clés. S’instaure un labyrinthe optique jouant de rapprochements et de coïncidences défaites ou non. Dans "meilleurs vœux / d'après" son travail était la réponse à l’invitation du musée Jenisch de Vevey. Plutôt que de présenter ses œuvres de façon classique, l’artiste remonta l'histoire de l'institution pour y puiser des anecdotes passées et  réinvestir tous les espaces de ses propositions poétiques en relation avec les collections. Au Jeu de Paume à Paris il a poussé encore plus loin la réflexion sur la question de l’auteur, de l'hommage, de la filiation, de la lecture et - bien sûr - du détournement. Ce dernier est essentiel : pour preuve une de ses plus célèbres œuvres.  La « poupée »  qu'il a fait réaliser d'après celle d'Oskar Kokoschka, créée elle-même d'après Félix Vallotton et « montée » dans  une installation conçue avec Jean Christophe Huguenin  et nommée "Cotillons".  

SAVARY 2.jpgLes interactions restent majeures dans le travail du Vaudois qui se veut conteur et ménestrel optique du XXIème siècle, passeur de légendes. Son imaginaire s’arrime à celui des autres pour la création d’œuvres hirsutes. L’idée de « Stromboli »  lui serait venue d’un tableau de  Modigliani. Elle devint une « sculpture » à l’échelle du corps moulé dans un granulat de caoutchouc mélangé avec de la résine. Au Mamco la pièce, posée sur une table, devient plus un paysage vallonné qu’un corps. Et tout l’esprit de l’artiste est là. Il a décliné une série de sœurettes de la grande « Stromboli ». Chaque fois il trouve un moyen de passer de la solitude du dessin au travail avec divers types d’artisans propres à donner existence à ses projets « farcesques » où le réel bascule. Passant à la vidéo,  il feint d’en ébaucher aucune mise en scène : les plans sont autant accidentels que paraissant gorgés de références et deviennent des temps de latence, parfois nonsensiques. Godard n’est jamais loin. Reste la nappe cendrée des choses, le pouvoir de l'air. Ses coloris, sa poussière, ses hantises. S’y perdre est à la fois un plaisir et une angoisse.  Il faut accepter le risque de ce Chaos car en une telle initiation  toujours le merveilleux jaillit.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/09/2015

Dispositions de Donatella Bernardi

 

 

Bernardi.jpg

Donatella Bernardi, « Same same but different », Hard HatMultiples & Editions, rue des Bains, Genève, 17 septembre – 25 octobre 201

 

 

 

Bernardi 3.jpgLe travail de la Genevoise Donatella Bernardi prend la forme d'installations éphémères, de performances et de publications. Fille d’un botaniste taxonomiste elle tente de résister  aux classifications et très souvent mêle les sciences naturelles comme les vestiges du monde industriel  aux arts. L’artiste n’est pas pour rien commissaire d’expo et enseignante (au Royal Institute de Stockholm). Elle aime des plans pour entrer dans ses comètes. Trop peut-être : théoricienne elle n’a pas l’alacrité d’une Fabienne Radi, créatrice elle  n’a pas la puissance d’un Philippe Fretz à s’extraire des carcans qu’elle s’impose. Néanmoins son travail reste toujours passionnant. Donnant la parole aux objets qu’elle recueille comme aux documents qu’elle rassemble elle leur fait dire autre chose que ce qu’ils sont. A leurs langages premiers et par ses « dispositions » l’artiste permet d’identifier des situations intéressantes et qui dérangent. Ses travaux deviennent des tremplins vers l’avenir, des inscriptions fugitives.

 

 

 

Bernardi 2.jpgDonatella Bernardi  adapte médias et formats au gré de ses propos et de la localisation de ses interventions. Pour elle, création et  critique vont de paire : la culture vernaculaire, un féminisme actif ouvrent une vue sur l’anthropologie, l’histoire des pouvoirs et leur colonialisme. « Hard Hat » propose - en une suite à « Morgenröte, aurora borealis and Levantin: into your solar plexus » à la Kunsthalle - Berne, 2015 - de découvrir les dernières recherches autour de la place de l’art dans l'histoire industrielle italienne. La firme Olivetti y tient une place centrale en tant que créatrice de « machines » propres à instruire une inscription particulière. Une série de conférences double l’exposition afin de situer les liens entre création contemporaine et utopie industrielle. Une fois de plus, à partir de la réalité immédiate Donatella Bernardi illustre ainsi combien le réel est instable, transitoire. Elle cherche néanmoins à lui donner des lignes de force au sein de ses destructions et reconstructions. Ni souvenir ni rêve ne remplacent la présence : voilà qui rend la mémoire dérisoire semble dire celle qui prouve comment la maison de l’être féminin n’est plus grâce à elle dans l’abandon. Elle est dedans. Une distance est prise avec les poncifs du temps.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret