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16/10/2015

Thomas Perrodin : de la performance comme résultat

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Thomas Perrodin, « Astral Disaster »  en vitrine de notre atelier la Milkshake Agency, Genève. Visible du 14 octobre au 22 novembre 2015

 

Longtemps Thomas Perrodin a travaillé sur ordinateur mais peu à peu  a éprouvé le besoin de se confronter à un médium plus concret qu’il utilise de manière expérimentale : il peint parfois avec du bouche-pores, un jet d’eau à haute pression pour arracher l’émulsion photosensible, le « dégraveur » ou le scotch. Par ce biais depuis des années l’artiste propose des livres uniques, brutaux, nus de textes et dont les seuls motifs imprimés sont souvent des dégradés colorés : ils font de chaque livre un journal chromatique : les couleurs pures jouent jusqu’à l’épuisement contre le vide. L’artiste part de deux ou trois tons et à l’issu de leurs mélanges il interrompt l’impression de manière à ce que les livres aient toujours le même nombre de pages. Puis il réitère le processus avec d’autres rapports de couleurs. Chaque livre reçoit une empreinte du temps d’impression. La trace est donc convoquée pour sa beauté mais aussi pour montrer les étapes de l’impression.

 Perrodin 2.jpg« Astral Disaster »  (dernière publication d’Hécatombe)  est une sorte de mutation dans cet ensemble. Il est proposé par la Milkshake Agency comme une installation. L’être lui-même y devient mutant. Le livre a été créé  et imprimé à quatre mains, peint à même l'écran de sérigraphie par Néoine Piffer et Thomas Perrodin. L'utilisation de fluos et d'encres « furieusement toxiques » (selon les plasticiens) propose une virée cosmique. Surgit une transformation d’images de corps distordus, distendus. Ils tournent à l’anomalie et au fantastique. En émane à la fois la force et la vulnérabilité de l’être et le problème de son identité même. Jaillit une rage de création proche de la performance. Mais sa présence est ici - et l’on s’en réjouit - uniquement dans le résultat.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

14/10/2015

Laure Gonthier et les territoires de l’autre

 

 

Laure Gonthier 2.jpgLaure Gonthier continue de vider l’image comme de la remplir selon divers processus - du film à l’objet en céramique. Dans tous les cas il s’agit de découpe ou de découpage, de jeux de pénétrations mais aussi de démembrement. De manière subtile la vaudoise précise par ses projets que la nuit est dans le jour, que le jour est dans la nuit - sans les biffer mais pour en approfondir les contours là où la métaphore fait mouche.

 

Laure Gonthier.pngUne telle recherche devient une brèche qui ouvre le monde par approfondissement de ses pans soudain écartés. Dans un élément compact et opaque se découvrent peu à peu des éléments par dépliage ou enfoncement. Au milieu de falaises d’une « pelure »   ou d’un tunnel se saisit la présence de l'être par effet d’aporie, de litote. L’oeuvre souligne la consistance et l’inconsistance, le fugace et le perpétuel, l’instantané et l’intangible.  Formes et surfaces créent  une énigme. Celle-ci appelle moins  la fascination de l’imaginaire que celle d’une nudité du visible. Etirant ou concentrant le temps et les formes Laure Gonthier donne le sentiment d’être au monde autrement qu’en état de simple lucidité comme de la pure rêverie évanescente. C'est sans doute pourquoi, soudain, une vérité nue nous fait face : elle est construite selon des images apparemment les plus simples mais qui, Didi-Huberman l’a souligné, ne sont jamais de simples images.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

« Silent Movies », 17-18 octobre 2015,Q-Park Level -3, Cavendish square à Londres. Et toujours : « Luxe calme & volupté » jusqu'au 1er novembre 2015, Musée Ariana, Genève.


Pedro Friedeberg le dernier surréaliste mexicain

 

freud bon.jpgL’œuvre de Pedro Friedeberg ( visible sur le site Dogma ) fut repérée entre autres par un assemblage intitulé   «  Los Hartos, The Fed Up » (1961). Cet ensemble incluait une sculpture de Mathias Goeritz à côté de celui qui reste désormais comme un des rares surréalistes vivants. Dès l’époque le Mexicain s’élevait contre ce qu’il nomme « la vulgarité et le répétition des arts tels ceux de Andy Warhol ». Il mettait déjà dans le même panier les simplifications de Donald Judd et l’ennui d’un Rothko. Il y avait chez eux ce qui dérange encore  Freideberg. Pour lui les artistes  devraient faire preuve de culture et de talent mais ceux qui ont pignon sur rue lui paraissent stupides, narcissiques et barbants. Il pourrait citer cent noms mais cela dit-il le laisserait sans amis. Tout se résume désormais à des publi-reportages, du « fun », et de l’egomania galopante. Il n’existe plus de temps et de lieu pour une créativité authentiquement intelligente et une profondeur philosophique dans un monde où la vie privée est complètement élaguée par  les téléphones portables et le Net.

 

freud bon 2.jpgSelon Friedeberg la technologie supprime les vrais correspondances comme celle qui l’artiste a entretenue avec Duncan Fallowell,  l’artiste fluxus Ray Johnson (pionnier du Mail Art), Anna Banana ou encore Irene Dogmatic. La technologie reste donc à la base d’une facilité qui détruit non seulement la confrontation communicante mais l’art. Néanmoins le surréaliste garde pour autant des artistes chers à son cœur : Alan Glass, Leonora Carrington, Xul Solar, James G.Flynn, Carmen Gutierrez, Zachary Selig, Diana Friedeberg et ajoute-t-il « lui-même ». Freudeberg cherche toujours son inspiration du côté de Oaxaca et reste inspiré par la musique de Boccherini. Esthète, marié quatre fois, séducteur il fut le seul avec  Frida Kahlo pour être tenu par André Breton  comme un des vrais surréalistes parmi les nombreux artistes mexicains qui revendiquaient ce titre. Fasciné par De Chirico et Escher il reste obsédé par le monde parallèle et celui des miroirs, les icônes et totems qu’il collectionne.  Plus que purement surréaliste son univers est métaphysique et psychédélique : Op art en quelque sorte et selon une liberté absolue. Elle offre tout un processus cathartique dans des œuvres qui peuvent se « lire » comme une succession de mantras et de mandalas hypnotiques.

Jean-Paul Gavard-Perret

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