gruyeresuisse

20/10/2018

Anthony Friedkin : traité de philosophie en road-movie

friedkin 3.jpgAnthony Friedkin quoique non abstinent spirituel est fasciné par les marges où le corps se joue de lui-même (et de celui des autres). La Californie est son domaine de prédilection - peut-être par ce que le corps y est plus libre qu'ailleurs. Il en observe les logaèdres et montre comment notre viande s'exprime en fixant certains créateurs de créations paradoxales dont tout le monde se moque.

friedkin.jpgJouant avec le creux des fossés et des bouges il creuse l'image elle même. Mais chez lui elle arrive avant les choses même si celles-ci l'entraînent apparemment. C'est pourquoi la beauté trébuche superbement là où Friekdkin maîtrise tout en montrant ce qui devrait rester caché.

Friedkin 2.jpgLe photographe accepte toujours la chute, le délire, la forçage ironique, la fuite et toutes les sortes d'errances. Elles sont de fait "agies" par les prises dont l'énergie est dans le paradoxe de Saint Augustin : "les paroles s'entendent et la pensée se voit". Bref la photographie devient une page de philosophie transformée en road-movie.

Jean-Paul Gavard-Perret

Anthony Friedkin, "The Surfing Essay", Daniel Cooney Fine Art, New York, 8 novembre - 21 décembre 2018.

 
 

 

Nicole Miescher : mémoire et attente

Miescher.jpgNicole Miescher, « Siberien », Galerie Gisèle Linder, Bâle, du 7 septembre 2018 au 8 janvier 2019

Nicole Miescher fait entrer dans des espaces où la solitude (comme la proximité d'ailleurs)  n’a rien de glorieuse lorsqu'elle n’est pas choisie . L’artiste entraîne non vers un monde plus sûr mais vers celui qui plombe. La forêt substitue au temps son absence en une interminable traque. Créer revient à  se livrer à cette fascination de la perte. Ce qui prouve d'ailleurs que « faire » ne sauve rien mais enfonce, pique à la solitude en croyant sauver ce qui ne peut l’être dans un ailleurs qui est aussi un ici. L'art n’a plus de certitude ou de prise mais sans doute conserve l’espoir d’anticiper sur ce qui échappe et échappera toujours jusqu’à l’épuisement. Nicole Miecher au sein de la fixité fait le pari d’un "cela n’a jamais eu lieu encore" même s’il n’existe jamais de  première fois, même si tout recommence indéfiniment.  Reste entre les arbres et l’hiver un creusement sourd qui rappelle implicitement des connotations historiques. L’absence est donc l’affirmation de l’art mais en même temps il affirme une émergence là où l’insaisissable fait aussi le jeu de l’"indessaisissable" - l’inaccessible. La créatrice ne cesse de chercher ce  qu’elle ne peut prendre, mais seulement reprendre ou essayer de toucher dans l’espoir d’un sens à jamais perdu au sein de l’énigme.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/10/2018

Lori Cuisinier et les extases négatives

Lori Cuisinier.jpgLes photos de Lori Cuisinier viennent de son enfance. Elle construisit son image de la femme, son goût de l'art et sa relation psychosexuelle aux images à travers les magazines érotiques pour hommes. Playboy fut son miroir et la guérissait de sa propre image qu'elle jugeait godiche et osseuse. Hugh Hefner avait transformé la femme en "objet" idéal créé par et pour le regard des hommes.

 

 

 

Lori cuisinier 2.jpgL'artiste a changé ce focus et a ironisé ces images première mais non sans fastes. Ils augmentent la puissance de la femme en reprenant les standards à la Hefner pour mieux les détourner. Les femmes de Lori Cuisinier ne peuvent être apprivoisées et n’appartiennent plus au règne de l'homme et de ses fantasmes. Certes elles continuent de séduire mais selon une stratégie qui n'est pas la "bonne" pour eux". Bref, l'artiste libère ses modèles des tics et des tocs masculins par des compositions incongrues, ambiguës mais belles.

Lori cuisinier 3.jpgElle y soulève d'importantes questions sur le rôle, l’identité et la représentation de la femme dans la société comme dans l’art. Mais l'artiste se détache du discours féministe pur et dur pour un mix du fantastique et du grotesque. Ses poupées cachées inspirent un certain désir mais la photographie prend un aspect quasiment conceptuel. Le corps de la femme émerge de son statut de machine à fabriquer du fantasme. Elle devient un écrin à hantises. S'y cachent d’autres secrets que ceux qu’imaginent les émois masculins. L’artiste en inverse les effluves afin de les transformer en extases négatives.

Jean-Paul Gavard-Perret