gruyeresuisse

09/08/2019

Les "Flying Cubes" de Christina Hofmann

Hofmann.pngDepuis quelques années Christina Hofmann a choisi le cube comme module de base de ses sculptures. Néanmoins la Zurichoise ne le traite pas à la manière d'un ce que Pol Bury affirme dans "Les horribles mouvements de l'immobilité" : "la chair est étrangère au cube ce qui le rend sans doute un peu triste".  La plasticienne ôte à l'aspect formel, rigide et géométrique du cube son aspect massif et le transforme en un objet organique à travers des connexions - pointe à pointe . Elle évite de la sorte toute pesanteur statique.

Hofmann 4.jpg

Avec ce volume aux arêtes tranchées - paradoxalement - un contact d'intimité subsiste. Plutôt qu'une figure close, il devient l'"objet" d'une évolution et d'une instabilité. Ces "flying cubes" créent une autre manière de regarder le monde. Figure "minimale", selon Georges Didi-Huberman, il devient ici un objet presque magique, il échappe à sa spécificité formelle : il ouvre et entoure et se prête autant au jeu de déconstruction qui fait sentir le monde selon des angles particuliers

 

 

Hofmann 3.pngSubsiste dans ces agencement une aire de jeu au sein d'une volonté d'effacement de tout autre élément qui viendrait gâcher l'espace. L'oeuvre prolonge la série des Black Boxes du plasticien américain Tony Smith qui eux-mêmes renvoient aux cubes dessinés de Wyndham dont l'épure stylistique avait séduit Joyce et Beckett. Avec le cube le monde "parle" dans un refus du superfétatoire mais non du jeu. Hofmann 2.pngLoin de la brûlure des apparences pour celle de la "banquise" en fragment demeure là où de froid il est moins question que de chaleur. Le cube nous parle au dévers de l'intimité frelatée que propose le plus souvent l'art. Demeure en conséquence "quelque chose, mais moins que la chose, nous peut-être, moins que nous" (Beckett). Ou bien plus peut-être.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ferrari Art Gallery, Vevey, 2019.

 

08/08/2019

Aleksey d'Havlcyon complice d'elle-même et de son passé

Alekesey.pngLorsque Aleksey d'Havlcyon fut baptisée, quelques jours avant Noël, le curé plaça le bébé au sexe maudit et détesté par l'église dans le berceau du Christ. Et on la surnomma  "La Madone". Car bien sûr (et pour cause...)  on ne connaissait pas encore la nature sulfureuse de ses futures photos...  De cette épisode elle ne regrette qu'une chose : " mon frère de berceau et voisin, baptisé en même temps que moi, n'a pas eu droit au lit du petit Jésus. Il était pourtant beau comme un Jésus".  Mais celle qui fut comme elle l'écrit encore  " Immergée dans les croyances, habillée en garçon les cheveux courts, parfois en robe éclatante avec des petites chaussette au rebord en dentelle"  en est sortie telle une prêtresse suave et sulfureuse de l'étrange.

Alekesey 4.jpgAu moment où son autoportrait et collage "La transe de la Bacchante" fait désormais partie de la collection du Musée Quinta Da Cruz Viseu au Portugal, Aleksey d'Havlcyon expose 10 photographies réunies sous le thème "Conjurer". Ce sont des autoportraits analogiques et numériques, parfois accompagné de son frère et issues de ses séries en cours sur la mémoire collective et familiale, et sur les autoportraits "El Encantador" inspirés par les mythiques "Cante Jondo" et "Romancero Gitano" de Federico Garcia Lorca. Et si l'artiste reste une Madone elle transforme les vieilles images en images vivantes. Ces apparitions sentent la chair et le stupre des enfers. Mais nul âme pour s'en plaindre.

Alekesey 3.pngNéanmoins la créatrice remplace la vision de "voyeur" par un regard plus intérieur. Elle sait tisser, dépasser les lignes d'ombres pour atteindre le ventre chaud de certains équateurs. Ces images radicales n'ont toutefois rien d'un film interdit, d'un cinéma X ni  de celui des amantes de Duras coupées du monde. Une telle oeuvre, par ce qu'elle rameute de passé comme de sensualité, empêche de succomber dans la nuit absolue et la dépression organisée. Alekesey 2.jpgRestent l’émanation et l’aspiration poétiques portées dans une vitalité juvénile - ce qui n’empêche pas une certaine gravité - au moment où la femme devient complice d'elle même. Des pensées troublent se lèvent. La femme blanche danse un Orfeu Negro, une serenata negra. Il en faudrait peu pour que du café au lait nous passions au café noir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Aleksey d'Havlcyon, "Arcana 17", Zahav Gallery, rooftop de l'édifice LIVINNX, Bogota, Colombie, à partir du 10 aout 2019.

07/08/2019

Magdolna Rubin : placages et cavernes

Magdo.jpgArtiste suisse née en Hongrie, Magdolna Rubin a travaillé pendant une vingtaine d’années comme architecte dans divers bureaux d’architecture  avant de s’adonner exclusivement à ses créations artistiques. La recherche géométrique est au centre de sa création d'où sa proximité avec l'école de Zurich et son abstraction même si la plasticienne poursuit un travail solitaire et original.

Magdo 2.jpgEn particulier par son utilisation du carton ondulé, recyclé, écrasé ou non écrasé sur lequel l'ajout de pigments accentue les effets d'ombres et de de lumière.Toute la problématique tient dans un paradoxe à la fois de simplicité et de complexité : le regard est concentré dans ce jeu où il doit procéder à des repérages.

Magdo 3.jpgUne dimension extra-temporelle et extra spatiale apparaît à travers ces collages marqueurs de diverses zones de latence. L'art est à la fois minimalite et subtil. En ce sens Magdolna Rubin est à sa manière une néo-platonicienne. Ce qu’elle propose n’est pas de l’ordre de la représentation mais du générique. La disparition est donc insécable de la trace. A la figuration il faut alors préférer la figure. Quelque chose y perdure.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ferrari Art Gallery, Vevey.