gruyeresuisse

26/03/2016

Scotchante mais jamais collante : rencontre avec Eugénie Fauny

 

 

Fauny 3.jpgEugénie Fauny, par effet de bandes accorde un savoir « séparatif »  aux images. Le Scotch par sa capacité non à cacher mais à déplacer le regard propose suspens et écharpes. Les plans offrent ce que Lacan dans un de ses nombreux glissements de mots nomma « un regard à mère par effet poisson » mais surtout un plaisir visuel coloré, drôle et poétique. Les bandes charpentent une nouvelle émotion, de nouvelles sensations perceptives.

 

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Ma fille de six mois qui réclame son biberon et les bruits sur le plancher des pas de mon fils de quinze qui se prépare pour aller à l’école.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Toujours présents ! Je suis une grande enfant. ;)

 

A quoi avez-vous renoncé ? A une partie de ma famille.

 

D’où venez-vous ? De St Lô dans la Manche , nommée la capitale des ruines car ville détruite pendant la guerre et reconstruite ensuite. Un peu comme moi !

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? Mon prénom Eugénie qui veut dire bien née.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? J’en ai plusieurs ! .. Je vais dire le plus sage : Prendre un moment avec ma fille Madeleine sur les genoux pour regarder les oiseaux  manger le pain que je leur donne.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? C’est que moi je suis complètement scotchée !! ;)

 

Fauny 2.jpgQuelle est la première image qui vous interpella ? L’image du livre Le ballon Rouge d’Albert Lamorisse. J’avais environ 7 ans. Il me faisait rêvé ce ballon rouge ..

 

Et votre première lecture ? Première lecture marquante pour moi fut le livre d’Anne Franck … Un choc !

 

Comment définiriez-vous votre approche de vos collages "scotchant" ? 

Sauvage et pulsionnel.

 

Quelles musiques écoutez-vous ? Je suis une grande mélomane, impossible pour moi de vivre sans musique. J’écoute beaucoup de styles différents. J’aime la musique classique, la chanson française, la pop anglaise, le rock & roll, le jazz, et la musique afro américaine…

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? Le livre posé sur la table que j’utilise pour scotcher .. « Les Fleurs du mal »  de Charles Baudelaire. Il est d’ailleurs aujourd’hui devenu presque illisible car il est passé à plusieurs reprises sous les rouleaux de mon scotch. Il faut que j’en achète un nouveau !

 

Quel film vous fait pleurer ? Le dernier fut « Mommy » j’ai pleuré comme une Madeleine..

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Je vois une femme qui a déjà bien vécu ;) mais qui à encore beaucoup de choses à réaliser… Pourvu que la vie me donne tout le temps possible …

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A personne… Quand j’ai envie d’écrire à quelqu’un je le fais.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Paris bien sur ! Ma ville durant 18 ans. ;)

 

Fauny.jpgQuels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ? Wolman, Warhol, Leger, Rimbaud, Proust, Duchamp.

 

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Une grand-mère pour mes enfants.

 

Que défendez-vous ? Les droits de l’enfant. Protégeons nos gosses !

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Comment peut-on donner quelque chose qu’on n’a pas ?  Cette phrase n’a pas de sens !

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Vous pouvez répéter la question ?

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Aucune. C’est bien assez comme ça !

 

Interview et présentation : Jean-Paul Gavard-Perret le 27 mars 2015.

 

 

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25/03/2016

Les cris métaphoriques de Cornelia Eichhorn

Eichornn BON.jpgAvec divers supports (dessins, vidéos, photographies, etc.) Cornelia Eichhorn lutte contre la violence faite aux êtres (femmes) selon des dispositifs très particuliers : ils sont plus poétiques que littéraux - d’où leur puissance. Les corps sont montrés et cachés, crachés, recrachés. Non sans une forme d’alacrité comme d’intensité. Chaque image devient un vertige ou un abîme. Surgit la présence de « qui » nous sommes ou de ce à quoi nous sommes parfois réduit. Le corps devient le mouvement dans la langue plastique. Elle met le désordre en ce qui est nommé avec trop d’imprécision l’amour et qui ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval.

Eichornn.jpgLa femme interrompue retrouve peu à peu ses marques et sa présence. L’artiste réarme l’œil de l’histoire, décolle les critères classiques de représentation, offre une alternative au savoir historique standard dans ses compositions. Elles ont l’intelligence de brouiller les prises de parti  qui ne sont de trop évident parti-pris. Cornelia Eichhorn révèle bien des amnésies volontaires et l’idéologie ne sort blanchie de ces œuvres. Ses rameurs sont obligés de lever l’ancre. Se développe des séries d’« opérations » - au sens premier d’ouvertures.

Dans ce qui tiendra pour beaucoup du scandale le féminin n’est plus un marais impondérable. Surgit - à travers montages, récits, angles de prise de vue - une dynamique inépuisable. Les « saigneurs » de jadis et de naguère ne sont plus que de piètres montreurs de serpent qui sont traités comme le furent souvent les femmes dans la plupart des littératures et iconographies du monde. En résumé Cornelia Eichhorn sort de bien des ornières idéalistes en un substrat expérimental qu’on nommera à la japonais puisque si l’on en croit Kurosawa « plus on est japonais plus on est universel ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

10:00 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

24/03/2016

Quand Georges Didi-Huberman se prend les pieds dans les escaliers d’Odessa

 

  

Didi 2.pngGeorges Didi-Huberman , « Peuples en larmes, peuples en armes - L'Œil de l'histoire, 6 », Editions de Minuit, 2016, 464 p., 29,50 €

 

Dès le premier temps de « L’Œil de l’histoire » le piège se referme sur Didi-Huberman. Lorsqu’il évoque - sous la caution d’Adorno - les montages de document sur la Seconde Guerre Mondiale par Brecht qui se voulaient des alternatives au savoir historique standard par une composition poétique, le sémiologue oublie des « prises de parti » qui révèlent des amnésies volontaires ou non d’où le marxisme sortait étrangement blanchi.

 

Didi.jpgCertes peu à peu Didi-Huberman a affiné le tir. Mais séparer le bon grain de l’ivraie ne va pas de soi. Il n’existe pas d’un côté la vérité et de l’autre de mensonge comme veulent le faire croire le récit des vainqueurs ou des « justes ». La geste critique reste souvent canonique. Et l’idéologie sait le parti qu’elle peut tirer des émotions des images. Quand elles arrangent elles sont des cautions et dans le cas inverse des repoussoirs. Dans son 6ème tome Didi-Huberman montre comment fonctionne le marché aux pleurs et aux héros et combien l’image émotive tue toute vérité de l’émotion et toute émotion de la vérité en coupant court à une approche plus dialectique.

 

Didi 3.jpgMais pour l’illustrer l’auteur part d’une situation simple, archétypale qu’Eisenstein a scénarisée dans « Le Cuirassé Potemkine ».  Il suffit qu’un homme subisse de mort injuste et violente et que des femmes se rassemblent pour le pleurer et tout un peuple en larmes les rejoint. La démonstration reste un peu courte : la poésie d’Eisenstein n’est pas exempte de la maladie de l’idéalité. Si bien que la démonstration de l’auteur se retourne comme un gant.

 

Didi 4.jpgDans son approche de la représentation des peuples Didi-Huberman reste sensible aux tempêtes ou des ouragans (insurrection parisienne des « Les Misérables » de Hugo, soulèvement humains de « La Grève » d’Eisenstein ou de « Soy Cuba » de Kalatozov) ou selon lui le « je » deviens « nous ». Il semble oublier que, sous prétexte de libération, ce « je nous » sert souvent à mettre les peuples à genoux. On préfèrera à ces prestations simplifiées les formes qui leur échappent : Dada, Duchamp, Man Ray soulève d’abord la « poussière ». C’est peu diront certains. Mais une lente tempête de plumes peut préluder à bien des mutations et non seulement par effet « papillon ». A ce titre de tels créateurs restent plus dissidents que les cautions dont l’auteur use pour sa démonstration.

 

Jean-Paul Gavard-Perret