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01/09/2016

!Mediengruppe Bitnik : quand le virtuel met au bord de la crise de nerf


Bitnik.jpg!Mediengruppe Bitnik, « Jusqu'ici tout va bien », Centre Culturel Suisse, Paris, du 23 septembre au 4 décembre 2016

 

 

 

 

Bitnik2.jpg!Mediengruppe Bitnik est un duo basé à Zurich composé de Carmen Weisskopf et Domagoj Smoljo. Il utilise Internet comme matériau de son travail artistique. Il s'est notamment fait connaître par le projet « Delivery for Mr. Assange ». Pour son nouveau projet le couple est parti d’un évènement qui a eu lieu en août 2015. Le site canadien de rencontres extraconjugales « Ashley Madison » fut hacké. Des millions de noms et de documents ont été ainsi dévoilés publiquement et !Mediengruppe Bitnik s'est intéressé à ce problème et entre autres aux « bots » employés comme interlocuteurs des abonnés du site. Les deux artistes ont pu s’apercevoir qu’à Paris, plus de 40000 utilisateurs du site, n'ont comme interlocuteurs que 61 robots, surnommés Angel.

Bitnik3.jpgCes données servent de point de départ à l'exposition spécialement conçue pour le CCS (et sera développée dans une autre configuration à swissnex San Francisco en 2017). Les deux artistes explorent et « imagent » comment l’espace virtuel interfère sur le monde physique : et la nouvelle mode Pokémon ne fait que leur donner raison ! Captant des « accidents » des réseaux, les deux artistes les intègrent à leur exposition comme ils le firent avec les images de caméra de surveillance à Londres « Surveillance Chess » (2012). Le système d’exposition rapproche et matérialise des espaces distincts où les interstices de raccord ne sont la plupart du temps que des failles. Mediengruppe Bitnik prouve comment la technologie a toujours un temps d’avance sur la législation comme sur les êtres. Il illustre aussi comment une immédiateté temporelle mais non physique définit un rapport au monde où l’être est pris en otage. L’interaction n’est qu’un piège dont les deux artistes ne cessent de souligner divers contours à l'aide de divers métaphores souvent innovantes et subriles.

Jean-Paul Gavard-Perret

31/08/2016

La carte et le territoire : Delphine Renault

 

Renault D 4.jpgDelphine Renault, Degré Zéro, Art En île, Hall Nord, 7 septembre au 1er octobre 2016. Vernissage le 6 à 18 heures.


Delphine Renault n’a cesse d’interroger la manière dont le paysage se construit dans ses représentations. Elle explore aussi la manière dont l’être habite son espace et le transforme physiquement et symboliquement. Deux monolithes évoquent par leur forme et leur matière (le granite) les deux Pierres du Niton de la Rade genevoise. La plus petite a d’ailleurs été utilisée comme point initial (donc zéro) de la première représentation exacte du territoire suisse. Celui de la carte Dufour élaborée de 1845 à 1864. Cette pierre est donc à l’origine de la carte, elle est son point d’origine et a permis de déterminer les altitudes des sommets qui constituent le paysage suisse.

Renault D 2.jpgL’artiste crée un rapport entre le site et le lieu de l’exposition en introduisant une transposition de signes et de métaphores pour construire les émergences et étendues d’un lieu. Dans ce jeu de construction sous l’apparente simplicité minimaliste s’instruit un système de combinaisons formelles et conceptuelles propres à de solliciter l’imaginaire et la réflexion des visiteurs. Le degré zéro devient l’interface où un système de coordonnées abstraites de la carte prend pied dans le concret. Il représente le point où une image mentale se compose afin de dresser une matérialité du paysage. Pour parler comme Houellebecq la carte devient le territoire. Le métrage et le paramétrage permet une première préhension de l’espace, le point d’ouverture qui engendre les lieux au nom d’une norme.

Renault D. 1.jpgL’art devient un système de repère face à l’abyme et les hauteurs du monde. Il prouve que le réel et « son contraire » (sa mentalisation cartographique) sont « vrais » tous les deux et que le second n’est pas « le contrepoison » (comme écrivait Beckett dans « Mal vu, Mal dit ») du premier . Celui-ci devient contrôlable formellement. L’œuvre de Delphine Renault en suggère les convulsions de manière minimaliste. Elle montre comment le chaos dans lequel le réel est plongé devient lisible par des anamorphoses de l'Imaginaire et peut exister sous forme stable. L’artiste prouve que forme et chaos restent distincts. Il suffit de trouver une forme qui exprime un ordre et ouvre à un "Comment c'est". L’art devient la création qui remplace les lignes fondamentales sans chercher à en faire une image allégorique : "honni soit qui symbole y voit" aurait pu ajouter Beckett.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

30/08/2016

Federico Clavarino et le rapt photographique

 

Clavarino 3.jpgFederico Clavarino, « The Castle », espace JB, Carouge, du 2 septembre au 21 octobre 2016

Le mystère et une forme de disparition hantent l'Imaginaire de Federico Clavarino. Le photographe en finit avec un type de représentation. Il demeure fasciné par les images mais uniquement celles qui tentent de traverser les écrans des décors, de réinventer la vue et de rameuter l'inconnu. L’'objectif n'est pas tant de découvrir de nouvelles images qu'à jeter la mémoire au vif des destinées. Existe chez lui une aversion pour ce que la photographie possède de plus faussement réaliste, dans sa prétention à se croire un miroir du monde. Les êtres semblent avoir du mal à supporter d’être vus et il n’est pas jusqu’aux objets de s’enfermer en eux-mêmes.

 

Clavarino.jpgPour Clavarino dans tout portrait, dans toute image photographique surgit le risque insurmontable d'un rapt. Émerge aussi la peur de cette chose qu'on ne peut retenir, qui est plus forte que l'objet et qui lui échappe, comme s'il ne pouvait s'agir que de la seule "chose authentique" dont parle Henry James. A travers le processus de captation photographique, l'être échappe au temps. Mais ce hors du temps reste un temps temporel. Et si la photographie semble ne pas pouvoir se passer du réel, l’artiste le transforme en ellipse pour donner à voir non que ce qui n'existe pas mais ce qui existe mal.

 

Clavarino 2.jpg"Avec la photographie nous entrons dans la mort plate" disait Denis Roche. Avec Clavarino nous glissons plutôt en abîme de monde. Celui-ci "s'encendre" afin d'éviter tout danger d'ouverture vers ce qui est, d'une part, fausse représentation et, d'autre part, ouverture sur quelque chose qu'on ne saurait supporter : de l'ordre de la nostalgie, de l'ordre d'une remontée des sensations par le souvenir que généralement la photographie rappelle et provoque.

 

Jean-Paul Gavard-Perret