gruyeresuisse

29/04/2019

Monique Mercerat : cahiers de l'obscur - voir dedans.

Mercerat 3.jpgMonique Mercerat, "Les fenêtres-tiroirs", Galerie Andata / Ritorno, Genève, du 17 au 26 mai 2018.

 

Joseph Farine, directeur de la galerie Andata/Ritorno, permet de présenter l'oeuvre de Monique Mercerat créée au rotring sur des feuilles de papier. Les compositions, aux structures précises et complexes, témoignent d’un art de la "broderie" à l'espace saturé dans un certain esprit "art brut" auquel ce travail peut être rattaché.

 

Mercerat 2.pngNée en 1944 à Courgenay dans le Jura, Monique Mercerat est atteinte d’une malformation de naissance. Sa vie est ponctuées de séjours à l’hôpital ou chez ses parents. Après leurs décès elle est accueillie chez sa sœur à Genève et intègre, en 2011, la Fondation Aigues-Vertes, où elle vit aujourd’hui et dessine régulièrement dans sa chambre, ainsi qu’à la Fondation Cap Loisirs. Ici, elle est accompagnée par Nicole Reimann, responsable culturelle de l’espace34, qui conserve et archive ses dessins depuis de nombreuses années.

 

Mercerat bon.jpgMonique Mercerat trouve refuge et réconfort dans le dessin. Elle y développe un univers onirique  dans lequel se distinguent des paysages familiers (sapins, chalets, trains, etc.). Existent des transferts, des rattachements, des isolations en des mouvements  liés à l'essieu du rotring. L'image se multiplie mais où la scène reste vide. Quelque chose bée puis se scelle. Des traces se sont réfugiées dans la page surpeuplée pour exhaler sans le trahir ce que l'artiste - et pourquoi pas nous mêmes - avons sur le coeur.  Elles sont aussi des vieux songes qui reviennent - frais comme des gardons en une traque de signes et griffures - vers la première image et le trou noir dedans, comme miroir de la nuit par cette fenêtre du support (fermée-ouverte). L'encre n'est plus la graphie sur le blanc mais la biffure dans le noir. Les traces vibrent d'un bourdonnement d'insectes mais d'insectes qui ne disparaitraient pas lorsque la lampe s'éteint.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

28/04/2019

Doris Pache ou les commentaires de l'invisible

Pache 1.jpgDoris Pache, "Silence des couleurs", Galerie Anton Meier, Genève, du 2 mai au 28 juin 2019.

 

D'apparence formaliste Doris Pache est une technicienne formidable mais surtout une "mentaliste" qui n'abandonne jamais l'émotion. L'artiste semble peindre à l'aquarelle comme à l'huile et à l'huile comme à l'aquarelle afin de créer - de fait a tempera sur toile - une manière d'accrocher la lumière par effet de soyeux.

Pache 2.pngA de rares exceptions plus "réalistes", regarder ce travail revient à s'aventurer dans une peinture des confins. D'autant que dans ses oeuvres récentes quasi monochromiques aux "paysages" nus, Doris Pache suvertit la notion de narration, de réalisme ou d'abstraction. La sensualité est présente mais de manière métaphysique et ineffable. Chaque toile de la Lausannoise nous plonge dans des moments ou des lieux incertains, flous, troubles mais indéniablement sources d'apaisement. Elle devient un poème, une sorte d’uchronie plastique.

Pache 3.jpgNous sommes à la fois dans un ici ou ailleurs : l’infini y court toujours. Le paysage est sans contour, sans limite ni description et n’admet ni parenté ni cause. Il est comme un loup ou un ange blanc. Il ne cesse de s’étendre. Divisant le monde il crée des âmes dans la profondeur de l’air. C’est un miroir de métal blanc qui résiste à tout effacement. Le calme s’y fait étrange. La forme devient le vêtement arrêté qui à peine enlevé ou élevé fait énigme là où toute densité se métamophose en fluidité.

Jean-Paul Gavard-Perret

27/04/2019

Lisetta Carmi de Gênes à Genève

carmi 2.jpgLisetta Carmi, "Séries photographiques", Centre d'Art Contemporain, Genève, du 3 mai au 16 juin 2019. Puis du 21 juin au 25 aout 2019 (
Project Space, 4e étage ).

Lisetta Carmi est née à Gênes dans une famille bourgeoise juive. Après des études avancées de piano, et sous l'effet des mouvements politiques italiens, elle s'engage dans la lutte sociale et renonce à son métier de concertiste.Parallèlement elle commence à photographier en autodidacte. Elle réalise entre autres des clichés d'ouvriers du port de Gênes et de ses zones industrielles ou encore le célèbre cimetière de Staglieno.

Carmi.pngElle découvre ensuite le monde des travestis qu'elle fréquente pendant 5 ans à la fin des années 60. Aleur côté elle découvre sa réelle identité sociale : « Je savais que je ne voulais pas me marier et je refusais le rôle que la société assignait aux femmes. Mon expérience avec les travestis m'a fait réfléchir au droit que nous avons tous à déterminer notre identité ». Elle monte une série de portraits de ces "Travestiti" qui devient le premier livre sur ce milieu. Il fit scandale mais est devenu un classique. Plus tard elle parvient en quelques minutes à prendre une vingtaine de portraits d'Ezra Pound qu'elle rêvait de rencontrer mais qui ne fait que lui entrouvrir sa porte. Elle créera encore une série de clichés en Sicile, avant d'être séduite par le spiritualité hindoue de fonder un ashram en Italie et de renoncer à la photographie.

Carmi 3.pngL'image chez elle s'introduit dans les failles du réel pour empêcher tout barrage à l'eau dormante comme à l'eau bouillonnante. Existe une certaine solitude dans cette mise en miroir de celui des apparences. Chaque œuvre de Lisetta Carmi devient un roman, un cinéma muet. Exit les dialogues de cire et de circonstance. Si bien qu’à sa manière l’œuvre reste toujours "militante". Elle apprend à rouvrir les yeux, à ne pas se contenter de jouir des apparences. L'image sort de la simple exhibition en un expressionnisme distancié. Il joue sur un rendu simultané de diverses facettes intimes et publiques. Elles ne se remodèlent pas selon nature : elles s’enrichissent par superposition de strates.

Jean-Paul Gavard-Perret