gruyeresuisse

21/10/2019

Les espaces fécondés d'Anaëlle Clot

Annaelle Clot 2.jpgAnaëlle Clot, Galerie Séries Rares, Carouge, Genève du 2 au 23 novembre 2019.

Entre abstraction et figuration Anaëlle Clot poursuit son travail de remembrement poétique fait d'identités multiples et mystérieuses présences. Le Fourmillement reste toutefois subtilement ordonnancé là où l'imaginaire du regardeur est sans cesse sollicité dans cette orfèvrerie du trait au service d'une ferveur particulière d'images de germination aquatique et terrestre. Elles deviennent dans leur végétation presque pieuses. Le choix de l’hybridation quasi mythique n’est pas anodine. La créatrice y trouve un trait d’union entre l’homme et le monde.

Annaelle Clot.jpgLe regardeur s’abandonne aux déesses ou aux dieux animaux mystiques qu'il ne connaît pas. Ils s'apparentent à ceux de son cœur et de sa folie. La démultiplication des formes propose le relief de l’errance et des mystères les moins fréquentés. Il y a du Maurice Guérin chez celle qui tord la réalité dans une volonté de «picturaliser», de construire et d’animer des scènes végétales là où un insecte ou un protozoaire marqué d'un pavot et d'algues peut se passer une main attentionnée autour de sa tempe. Du moins ce qui en tient lieu. Tout - le mortel étant expiré - emporte vers la vie jusque dans sa profondeur comme dans sa légèreté.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

20/10/2019

Ester Vonplon sur les cimes

Vonplon bon.jpgEster Vonplon, "Diesseits", Galerie Stephan Wiitschi, Zurich, du 18 octobre au 23 novembre 2019.

Née à Zurich et ayant grandi dans des faubourgs sans nom Ester Vonplon est partie à Berlin avant de vivre désormais dans un village d'une vallée de haute montagne. Elle y a son atelier. Très longtemps elle y passait moins de temps que dehors pour photographier. Mais avec la reconnaissance de son oeuvre elle reste désormais en intérieur pour ses travaux d'édition de ses oeuvres.

 

Vonplon.jpgEntre radicalité et poésie, mais loin des démesures physiques, Ester Vonplon poursuit un travail de recueillement dans une fidélité au Jean-Jacques Rousseau herboriste comme à John Berger. Elle s'intéresse aux lieux sauvages où vivre semble impossible. Elle en saisit les plus humbles traces pour leur accorder une puissance sourde là où l'élément premier végétal se nimbe d'une couleur étrange aussi naturelle qu'onirique. Et si en de tels lieux d’abandon et de bouillonnement le paysage semble mutique, catatonique, la créatrice prouve que quelque chose d’inconnu se passe. Des grains de vertige et des ondulations discrètes échappent à toutes formules en une telle poésie de l'espace.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/10/2019

"Perdre voir" - Samuel Beckett

Beckett.pngDans la seule expérience cinématographique de Samuel Beckett, "Film", l'image n'est plus à l'image. Elle se dissout progressivement dans un avant goût de ce qui va se passer au sein de ses oeuvres télévisuelles ("Quad" et autres pièces). Après une course poursuite dont on ne connait ni la cause, ni le chasseur, l'action se passe dans la chambre de la mère de "O" , personnage incarné par Buster Keaton. L'homme reste rivé à la figure maternelle, il est sans avenir et retourne à une prostration finale, après sa vaine lutte pour échapper à l'image.

Beckett 2.png"O" se retrouve bientôt pris au piège de la caméra "OE", avant l'extinction finale du fondu au noir. Le héros est donc replongé dans un avant-monde, un monde d'avant que la lumière ne paraisse. L’affaissement lumineux qui clôt le film ne renvoie pas à une fin dernière mais première. "Film" inscrit l'histoire d'une figuration impossible. Le personnage reste, finalement, paralysé selon un choix de plans que l'essai filmique qui accompagne cette édition illustre.

Beckett 3.jpgEn toute connaissance de cause Beckett fait un retour inattendu au cinéma muet (ce protocole est grevé d'un seul mot). Pour le réalisateur, comme le remarque encore Noël Burch : "lorsque la parole synchrone arrive, elle contribue à créer aussitôt un processus plus plein". Or Beckett vise à créer un processus inverse. Et même si demeure encore dans "Film", l'illusion de réalité - que le cinéaste combattra plus systématiquement à travers les oeuvres télévisuelles -, il affaiblit les indices de réalité phénoménale. Non seulement le recours au cinéma muet, mais le choix du noir et blanc renvoient à un seuil d'émergence minorée de la réalité en une logique implacable. Tout se passe comme si, en choisissant l'image animée, Beckett tentait de retrouver ces "dissolving views" de la préhistoire du cinéma, mais où, ici, la disparition est portée à un point de non retour. L'objectif paraît évident : voir ce n'est plus percevoir (comme chez Berkeley) mais "perdre voir".

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, "Film", Editions Carlotta, DVD, 2019