gruyeresuisse

02/09/2019

Ada Massaro la voyageuse "égarée"

Massaro 2.pngAda Massaro, "Passages", Editions du Griffon, Neuchâtel, 1019;

Après avoir séjourné plus de 40 ans à Roma Ada Massaro est revenue à Neuchâtel et La Béroche où elle a passé sa jeunesse et où elle s'est installée avec son mari. Pour son 70e anniversaire, son livre "Passages" témoigne des deux cultures qui l’ont imprégnée et que souligne les textes d'Anouk Ortlieb, Jean-Pierre Jelmini et Sylvain Malfroy sur les chemins de sa vie et de ses créations.

Massaro 1.pngCelle qui a commencé son travail d'artiste dans sa jeunesse dans le monde complexe (et machiste) de l’Italie des années 60 montre comment - en clandestine - elle fait jaillir le désir où la parole manque et où l'image la remplace. C'est un rite chez la créatrice : il surgit toujours de plus loin tel moins un fantôme qu'un revenant. Et elle ne veux pas vraiment finir avec lui et entretient un rapport de fond avec ces deux mots : pas vraiment.

Massaro 4.pngAda Massaro fait franchir une limite qu'elle ouvre comme se défait les fées mortes de leurs papillotes. Et si la femme reste l’énigme absolue; l'artiste sinon s'amuse du moins joue avec ses potentialités. L'image n'est  ni vraie, ni fausse : elle jaillit pour faire du corps ce qu'il ne fait pas vraiment du moins pas en totalité. Se mêle l'impudeur implicite et une profonde pudeur amusée, laissant pressentir quelque chose qui à la fois se cache et se montre. Existent des moiteurs du corps et des moussons du cœur. A marée haute, à marée basse en ce qui ressemble à un chantier en gestation. L'air est gorgé de présences.

Jean-Paul Gavard-Perret

31/08/2019

Nathalie Perrin : stratifications "littéraires" de l'art

Perrin.jpgNathalie Perrin, "La fragilité des créatures à sang chaud", Galerie Heinzer-Resler, Laussane, du 7 septembre au 12 octobre 2019.

A travers et entre autres des mots postulats Nathalie Perrin propose l'art et sa critique. Par sa pratique et ses conditions de production, elle refuse de réduire l’œuvre d’art à un élément de décor. Son travail est une expérience qui met à mal bien des idées reçues jusqu’à la notion d’auteur et de créateur. A sa manière elle veut en finir définitivement avec la modernité qui a survalorisé ces notions et postures.

Perrin 2.pngLa plasticienne sait combien l’art reste directement lié aux lois du marché mais elle refuse qu’il soit relégué à un spectacle consumériste orienté par une «politique culturelle» ou ce qui en tient lieu. Réclamant indépendance et liberté, Nathalie Perrin  revendique un art qui n’est pas une image de l’art tout en refusant le fantasme de fonder une idéologie. L'artiste se moque de la bonne conscience esthétique en multipliant des processus ironiquement subversifs.

Perrin 3.pngSes propositions deviennent des contributions faites pour poser des questions. Elles interrogent le regardeur comme le sens des images. La manière de les aborder prouve combien la créatrice ne croit pas à l'imposture de l’intégrité suprême de l’artiste. Elle devient une entremetteuse dissidente et entre en résistance contre le pouvoir de l'image et les fantasmes qu'elle est sensée nourrir. Le jeu entre elle et les textes crée un dépeçage afin d’inventer de nouveaux équilibres. L’objectif est de maquiller l’ostentation et de "dékyster" les fantasmes voyeuristes d’histoires répétitives par ce travail de corrosion systématique.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/08/2019

Francine Auvrouin : le regard de la sculptrice

Auvrouin bon.jpgDans leur intense fixité les corps et les visages des femmes de Francine Auvrouin saisissent. Résine, pierre, terre cuite, bronze - qu'importe les matières - : un expressionnisme suit son cours dans l'abondance, le morcellement, le tatouage des incisions et des reliefs qui poussent un peu plus loin et de manière radicale ce que le surréalisme (Dali entre autres) et l'art brut ont fomenté. De l'obscur jaillit des résurrections - du visage jusqu'aux massifs fessiers. 

Auvrouin 2.pngL'humaine condition est transposée afin de montrer des déchirures que seul le corps peut émettre. Pour le confirmer la sculptrice reprend un phrase de Van Gogh : "J’aime mieux peindre les Hommes plutôt que les cathédrales parce qu’il y a dans les yeux des hommes des choses qui ne sont pas dans les cathédrales si imposantes et majestueuses soient-elles". Demeurant immobile la sculpture est toutefois irradiante, signifiante et énigmatique par toutes les forces contradictoires qu'elle retient. Elle rend l'éloquence de la créatrice inépuisable et sans le moindre bluff.

Auvrouin.pngLes formes des corps imposent leur nature impénétrable. Le langage de l'artiste le perce. Ils deviennent presque (le mot "presque" est important) des blessures qui sont aussi des parures. Les frémissements de "cassures", tantôt rendus à la sérénité, tantôt secoués par des tremblements sourds, créent des rencontres qui touchent au plus profond. Agglutinés ou solitaires les visages deviennent un langage inédit. D'où la puissance d'une oeuvre qui ne réduit jamais son sujet à un objet. La femme porte en elle et par ses stigmates des valeurs symboliques où jouent des forces antagonistes d'Eros et de Thanatos. Sous l'apparence de la jeunesse transparaissent souvent les risques d'une mort annoncée mais surtout les amorces du dur désir d'exister et sa poussée. Sort des matières une la(r)me de fond dans les zébrures  subtilement modelées en la masse de la stéatite, l'albâtre, le marbre ou les coulées du bronze.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L'oeuvre sera présentée dans un nouveau lieu en octobre 2019 : la Maison Forte de Magland dans la vallée de l'Arve (Haute-Savoie)