gruyeresuisse

06/07/2016

Torbjørn Rødland : franc-maçon ou arpète du monde

 

 

Rodland bon 2.jpgTorbjørn Rødland, « Confabulations », Mack, London, 2016, 112 p., 40 E.

Torbjørn Rødland montre par petits pans non seulement le tout de l’art et de la vie en affirmant que « l’abstraction n’est jamais au départ mais bien à l’arrivée ». Il considère l’âme comme une vue de l’esprit. De quoi - diront certains - aller droit dans le mur. D’autant que le photographe y invite. Mais la chose est déjà entendue : il ne s’agit pas d’y entrer : on y est.

Rodland Bon.jpgDes moellons segmentent le livre d’étranges jardins des délices. Le BTP n’a qu’à bien se tenir mais preuve que l’avenir se retrouve dans certaines briques en un subtil jeu de variations pour créer comme le fait l’artiste une loge « maçonnique ».  Le photographe cultive une sémiologie particulière dans ce qui devient des chroniques où les êtres grimacent selon deux équations sans aucune inconnue : chair + chaleur = féminin, viande + froid = masculin.

Rodland.pngLe monde tel qu’il est mord la poussière. Mêlant dans des diptyques ou en solo plusieurs ingrédients Rodland renvoie le système des signes de Barthes à une indigence crasse. Il met des images sur les arrières pensées et sur ce qui est le plus profond dans l’homme : à savoir sa peau.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

05/07/2016

Pompes sans circonstances : « Toilet Paper » de Maurizio Cattelan

 

cATTELAN.jpgFondé par Maurizio Cattelan et son photographe fétiche Pierpaolo Ferrari, « Toilet Paper » est un magazine des plus particuliers. Dans la suite de « Permanent Food » et « Charley », entre livre d’artiste et journal d’informations déformantes, la revue explore le monde libidinal contemporain de manière critique. Montée uniquement sur des photographies narratives elle casse les standards médiatiques en détournant la mode, la publicité qui servent le plus souvent à la métamorphose de récits intempestifs.

cATTELAN3.pngExit tout narcissisme et autres enfumages. A l’esthétisme racoleur fait place son empêchement enjoué et jouissif. Et cela fait penser à la fameuse phrase de Beckett : "Manet navet, Derain inconcevable, Renoir dégob, Matisse beau bon Coca-Cola" ? ». L’iconoplastie est de mise par la monstration des régressions, les jus et les exercices d’imbécilités que la société du spectacle ne cesse d’asséner. A sa sophistication et l’orfèvrerie de bazar répondent torsions et charcutages dans un effondrement comique du sens.

P.S. Le numéro 13 est publié pour les Rencontres d'Arles 2016. Il fait la part belle aux cauchemars à travers des photographies de l’absurde selon diverses "déviances".

Jean-Paul Gavard-Perret

04/07/2016

Anne-Lise Coste : les sacrées et les profanes

 


Coste.pngAnne-Lise Coste, Pussy Drawing Riot, Nieves, Zurich, 48 p., 2016.


Zurichoise d’adoption, héritière – à sa manière de Silvia Bachli – Anne Lise Coste cultive l’insolence primesautière avec l’air de ne pas y toucher. Le dessin semble fragile, aporique : mais « tout » y est. Souvent liés à des mots ces dessins semblent lâchés de manière instinctive et à la hâte pour réveiller le regardeur. Mais à la rapidité de l’exécution se superpose une réflexion en amont. Les acryliques sur toile avec leurs contours ou leurs pleins en noir sont une merveille de naïveté feinte qui témoignent de toute une connaissance de l’histoire de l’art.

Coste2.pngIl en va de même avec ses sculptures ou ses « constructions ». Là encore elles sont faussement de bric et de broc. Par exemple une tour est construite de bâtonnets de bois. Elle est posée sur une chaise faiblement éclairée qui transfigure l’ensemble en architecture du futur. L’éphémère a valeur d’éternité.

 

 

Coste3.pngAvec chaque médium Anne-Lise Coste matérialise des rêves étranges et pénétrants, cyniques, drôles et érotiques. Objectif ou non, le hasard y fait la nique à la réalité. Surgissent de ces alliances des images du troisième type (mais où le mâle est exclu). L’artiste n’est en rien une romantique qui rêve d’inonder à l'eau de rose des dunes émouvantes. De la moindre toison la plasticienne fait une vision. Elle provoque errances et interrogations en des montages intempestifs. Les vérités admises y deviennent inaudibles et le réel se franchit vers un dedans que nous trouverons jamais sur une carte - fût-elle du tendre.

Jean-Paul Gavard-Perret