gruyeresuisse

03/07/2020

Thomas Hirschhorn, Robert Walser et Biel/Bienne

Hirschorn.jpgThomas Hirschhorn, "Robert Walser-Sculpture", Hatje-Cantz, Berlin, 68 E., 860 p., 2020.

Pendant 3 mois la ville de Biel/Bienne - citée la plus bilingue -  a proposé un genre très spécial d'évènement et de sculpture. Non seulement parce qu'elle est l'oeuvre d'un des plus grands artiste suisse contemporain (Thomas Hirschhorn) mais parce qu'elle est dédiée à un des plus grand écrivain suisse : Robert Walser. Au delà cette oeuvre devient la redéfinition de la sculpture elle-même. Elle est faite de matière basique plastique  et assemblage divers en des "sacres" qui délaissent en conséquence les matières nobles (pierre, acier et bronze).

Hirschorn 2.jpgCertes ce n'est pas nouveau mais cette forme de performance-installation en mouvement prouve comment une société peut s'unir pour un type festif d'ostentation. L'objectif n'est pas de monumentaliser pour l'histoire une statue sur socle  et donc de momifier mais d'ouvrir l'art à une communion aussi artistique, littéraire que conviviale. Dans ce but Thomas Hirschhorn et Kathleen Bühler ont développé des collaborations sur le terrain depuis novembre 2016 à Biel - la ville natale de Robert Walser.

Hirschorn 3.jpgEnsuite, pendant douze semaines, le projet a transformé la place de la Gare de Biel en un lieu de réunion et de découverte de l'oeuvre de Robert Walser. Lectures, conversations, ateliers, activités pour enfants, conférences, conversations, théâtre, bibliothèque, exposition et de nombreux autres événements confrontent quotidiennement le public à l'oeuvre de Robert Walser. Le résultat livresque est une sorte d'agenda multifacettes mémorial de cette "exposition". Le livre réunit de nombreux textes dont ceux de l'artiste et les photos de E. Munoz Garcia. Jamais auparavant une ville entière s'était investie dans la manière de créer un travail artistique de cette façon. Ce programme utopique unique reste à ce titre un modèle.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/07/2020

Simon Senn et la profondeur de peau

Senn.jpgSimon Senn, "Be Arielle F", art&fiction, Lausanne, 2020.

Le projet de Simon Senn part d'une étrange missive de l'auteur à "sa"créature : "Chère Arielle F., Je suis un artiste basé à Genève et je travaille actuellement sur un projet scénique ou je vais utiliser une représentation tridimensionnelle de vous-même. J’ai acheté votre réplique digitale sur le site "3dscanstore.com" pour 10 dollars et ma licence m’offre une quasi-totale liberté avec celle-ci." Mais très vite - oubliant ce qu'il lui "doit" - l'auteur va utiliser ce double virtuel et rentrer dans sa peau et en scène avec en préambule l'injonction de Shakespeare dans La Tempête : "Ses os sont devenus corail / Perles sont ses yeux /Rien de lui ne disparaîtra / Mais il est changé / En quelque chose de beau et d’étrange". Dès lors non seulement une transfiguration a lieu mais se déploie toute une réflexion sur l'image et ce qui en découle.

 

Senn 2.jpgCe double ne sera pas considéré comme une machine à faire du fric mais un spectacle d'un étrange docteur Knock ou Mabuse. Il est seul en scène et son visage est projeté sur un grand écran, au centre de la scène, recouvert d’un masque numérique aux traits féminins. On le voit s'ébrouer ainsi et parfois redevenir lui-même. Il raconte son histoire, sa rencontre avec Arielle et décrit même les étapes du paramétrage de son "pantin numérique". Tout paraît simple si l'on en croit le maître de cérémonie. Un monde futur voit le jour et permet de répondre (entre autres) à la question : Que peut un corps ? Et il le prouve en devenant lui-même femme incarnée.

Senn 3.jpgCette expérience le bouleverse (on le serait à moins) mais il se sent bien dans ce corps, "qui semble lui révéler quelque chose de lui-même qu’il ignorait et qui l’émeut." D'où à partir de cette expérience une sorte d'enquête ramifiée. Simon Senn la raconte, l'explique, la démontre en se confiant et rappelant ses expériences. Et ses opérations effectuées sur l’image d’un corps d’une jeune femme nue ne manquent pas de réveiller des fondamentaux culturels et des enjeux symboliques et sociaux qui sont pour le moins perturbants. Cette mutation réversible convoque autant l’histoire de l’art que la pornographie, l'identité, l'éthique du consentement, le respect de l’intégrité physique, l’utilisation des données personnelles. Si bien que "Be Arielle F" ne peut échapper  au soupçon de fake news, de fiction et de manipulation des faits. Car malgré la sympathie que Simon Senn  dégage envers sa créature son étonnant récit ne permet pas de déterminer avec certitude ce qui est de l’ordre de l’invention ou des faits réels. Et c'est ce qui fait la force de ce faux jeu de dupes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

01/07/2020

"La Pièce Manquante" ou les disparitions

Polla bon.png"La Pièce Manquante" (The Missing Piece), Analix Forever, Genève, du 7 au 25 juillet 2020.

Pour sa nouvelle exposition et sous la curatelle de Paul Ardenne, Analix Forever se consacre à un art de témoignage. Le sujet précis en est la guerre en Syrie. C'est l'occasion de voir comment les artistes disent cette guerre qui est devenue un non-évènement médiatique vue sa perpétuation et le besoin de nouveautés que les médias dits d'information entretiennent sans se préoccuper de ce qui tue au delà des évènements les plus récents.

Polla bon bon.pngGuillaume Chamahian, Frank Smith, Julien Serve et Randa Maddah donnent ainsi leurs échos du front de la guerre civile et ouvrent à de nombreuses interrogations sur le "sens" de la guerre et comment on y vit et y meurt. Ce qui reste pour le moins complexe à qui veut éviter de souverains poncifs. Guillaume Chamahian, à partir de photographies de presse de la famille Bachar el- Assad, créé des puzzles dont il a retiré une pièce centrale : Bachar lui-même. Polla bon 2.pngExiste aussi la maison détruite que montre Randa Maddah et le flot ininterrompu de dépêches AFP que dessine Julien Serve et qui sont devenues lettres mortes. Frank Smith par sa poésie forensique interroge la valeur de preuve des témoignages.

Polla bon 3.pngL'exposition illustre de la sorte la manière que l'art doit employer pour évoquer un tel conflit. Il s'agit de s'abstraire de toute spectacularité des clichés racoleurs et morbides dont l'effet est purement factice. Dès lors plus qu'une exposition documentariste sur la guerre (même s'il existe de nombreux et nécessaires documents), cette monstration permet d'évoquer comment se construisent ou se distordent les images d'information ou de communication. Tout concourt finalement à cette évidence "crasse" et terrible : la guerre (et qui plus est civile) n'est que mort et destruction. Le reste à cette aune n'est plus qu'une commodité de la conversation avant une conversion au silence.

Jean-Paul Gavard-Perret