gruyeresuisse

27/10/2016

Les visions d’Aymeric Vergnon-d'Alançon

 

Abrigeon 2.jpgAymeric Vergnon-d'Alançon, « Gnose & Gnose & Gnose », coll. Re:Pacific, art&fiction, 2016, 200 p., CHF 37 / € 25


Aux marges de l’image, aux confins drôles ou mélancoliques de leur effacement là où « la vie se retire de l’écran », Le Surgün photo club est devenu pour Aymeric Vergnon-d’Alençon un « paysage » grevé d’intervalles et d’absences. Le statut de l’image en est bouleversé mais elle demeure ce que l’auteur en dit : « une forme de révélation. L'espérance qu'à travers ces expérimentations un lieu - une terre promise- puisse être donné. »

Abrigeon.jpgLe Surgün photo club fut en effet une belle expérimentation « divinatoire » fondée par des exilés qui pensaient trouver grâce aux photographies et ses modifications une manière de combler leur manque. Un ordre du cosmos ou de son au-delà était en cours. Et ce par tout un travail de relevage du voile de l’image afin de trouver ce qui se cache derrière : le monde pour les adeptes du Club ou le néant pour Beckett. Face à ce mystère, Aymeric Vergnon-d'Alançon est passé de l’enquête filée à une vision poétique. L’histoire du club y est recomposée en l’inventant au besoin. Manière de prouver que tout créateur - s’il hérite de visions et d’images portées sur des réalités inexplorées, des paysages ineffables, des croyances lourdes parfois de suspicion - peut non seulement les transmettre mais les réinventer. Du passeur d’image au voyant il n’y a qu’un pas, que les adeptes du club reprenaient à leurs mains de manière aussi inspirée qu’instinctive.

Abrigeon 3.jpgQuant à Aymeric Vergnon-d'Alançon, liant l’image au texte, cultivant les interstices, son dispositif livresque prouve qu’entre réalité et fable, le vrai et le faux font bon ménage. Le borgne y avance un œil bandé sans que l’on puisse toujours savoir si l’œil caché est le bon... Mais qu’importe : l’image en ce livre reste un rite. Il permet l’approche d’une puissance inaccessible et incompréhensible. Un seul mot d’ordre est donné par le présent gnomique recréé par l’auteur « imagination morte (ou non) imaginez encore ». L’extase est à ce prix.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/10/2016

Maï Lucas : affirmation des « hybrides »

 

Lucas BON.jpgMaï Lucas dans sa série « We American Flavor » saisit les vamps et les caïds marqués du sceau d’un métissage culturel. Ils rayent les plages comme les fêtes nocturnes du feu de leurs poses. Entre portrait, et du document social, loin de tous préjugés, des singularités non-conformes jaillissent.

 

 

 

 

 

Lucas bon2.jpgL'insouciance efface ses marelles, des légendes roulent leurs chimères dans les aiguillages de l'insomnie. Chaque portrait devient la vie de certaines éclipses sociales. L’artiste saisit la mode urbaine qui singularise la subculture de la rue métisse et baroque.

 

 

 

 

 

Lucas bon 3.jpgToute une jeunesse black ou latino réinvente des codes qui deviennent l’affirmation d’une différence où se faufile un certain sens de l’irrationnel. Les bures sont en charpie et les ascèses ébréchées. Entre souffle et soufre et dans les voiles d'un ciel pourpre, se franchissent l’espace des chimères.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

25/10/2016

L’ombre de la violence : Regina Schmeken

 

Schmeken.pngRegina Schmeken - sortant des évocations ludiques et impertinentes du monde du football -  présente des territoires de douleurs et de larmes. Mais dans ses photographies n’existent que des traces de la violence commise. Elle n’est donc pas montrée directement mais « simplement » par les « restes » sur douze lieux où des crimes ont été commis récemment par le parti national Underground (NSU). Ces images sont impressionnantes par ce qu’elles sous entendent : la terreur demeure présente mais cachée.

Schmeken 2.jpgNi les meurtriers, ni les victimes ne sont visibles. Pourtant l’effet est sidérant par la puissance du noir et blanc en grand format. Les œuvres de Schmeken sont accompagnées de textes qui rappellent l’histoire du NSU et ses méfaits. Par exemple, Annette Ramelsberger, reporter au « Süddeutsche Zeitung » signale que ces scènes de terreurs et de larmes ont été accompagnées par la joie clandestine des meurtriers auteurs des attaques à la bombe.

Schmeken 3.jpgLe livre ne se veut donc pas seulement un témoignage mais une manière de faire réagir les regardeurs face aux photographies d’une artiste rare dont les œuvres sont visibles entre autres au MoMA de New York ou à la « Pinakothek der Moderne » à Munich.

Jean-Paul Gavard-Perret

Regina Schmeken, « Blutiger Boden. Dis tartore des NSU », Editions Hatje Cantz, Berlin, 2016, 144 pp., ca. 80 ills, 35 Euro