gruyeresuisse

12/10/2017

Vivre avant de disparaître : Marion Bataillard

Bataillard SUPER.jpgRegarder les peintures de Marion Bataillard c’est entrer dans un univers particulier et complexe. S’agit-il d’un réalisme onirique ? Pas vraiment. Portraits et autoportraits deviennent des icones qui jouxtent parfois le trivial sans jamais y sombrer. La sensibilité des poses qui donnent aux « choses » dites de l’amour des combinaisons parfois intempestives. La contextualité emporte vers un ailleurs de manière poétique même si le réel est bien là et le plaisir règne jusqu’à (parfois) l’écœurement.

 

Bataillard bon 2.jpgLuxure ou effervescence sont remplacées par un radicalisme sans pour autant que le naturalisme impose sa loi. L’amour trouve des ressources nouvelles en un champ qui s’oppose à tout anéantissement. L’image semble relever d’une zone obscure qui ruse avec la raison. Mais l’érotisme est emporté du côté d’une pure essence même quand un personnage vomit. Néanmoins le plus souvent les femmes basculent sans bruit vers un fleuve Amour, le cœur fendu visible par la caverne de leurs grands yeux.

bataillard.jpgMarion Bataillard évoque le désir plus que la soif d’intimité même si elle n’en cache rien. On peut imaginer entendre hors cadre le chant d’une mésange charbonnière. La passion de faire casse l’académisme et les modes. Se retrouve, en lieu et place l’influence des primitifs italiens et flamands afin de modifier le psychologisme souvent lié au portrait par un symbolisme particulier. . La chair -comme chez Merleau-Ponty - est conçue comme possibilité du monde. La peinture en devient plus l’expérience que la représentation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marion Bataillard, « Créatures », du 14 octobre au 28 novembre 2017 à la Galerie ALB, Paris.

 

11/10/2017

Chronique des ségrégations : Luisa Döor

Dorr 2.jpgLa photographe brésilienne Luisa Döor a rencontré l’héroïne de la série qui porte son nom (« Maysa ») au moment de l’élection de « Jeune Miss Brésil Noire». Elle a appris à cette occasion la coexistence de deux concours : un pour les noires, un pour les blanches. L’objectif serait de donner leurs chances aux jeunes filles noires dans un pays - on l’oublie trop souvent - gangréné par le racisme. Près de la moitié de la population est noire mais reste marginalisée et déclassée. Rappelons que dans ce pays à forte composante métisse plus un être est foncé plus il est considéré comme mal né et mis d’emblée au banc de l’échelle sociale.

Dorr 3.jpgAprès ce concours Luisa Döor a suivi la jeune fille pour un projet de portfolio qui a muté en un travail plus ambitieux et politique. Que Maysa ait remporté le titre de Miss est devenu anecdotique. Il s’agit de montrer comment des « perdants » (même gagnants des prix peaux de chagrin) luttent pour la reconnaissance sociale et un certain niveau de vie. L’artiste montre aussi la transformation physique de son modèle dans, écrit la photographe, « un pays entrain de se perdre ». Luisa Döor a d’ailleurs l’intention de suivre son héroïne sur un long terme.

Dorr.jpgPar les photographies et la stratégie de son projet l’artiste manifeste un phénomène indiciaire qui annonce ou répète quelque chose d’inquiétant. La « révulsion » du simple effet de surface par celui de la peau. Celle-ci opère une stigmatisation de facto. L’œuvre devient productrice d’une fable hélas trop connue de la « marchandise » humaine. Même le concours le plus anodin et qui s’affiche innocent, rappelle l’extrême vieillesse du présent et la suprême jeunesse du passé et de ses stéréotypes.

Jean-Paul Gavard-Perret

10/10/2017

Ina Jang, Tout ce qui reste 

Jang 2.jpgIna Jang, « Utopia », Musée des beaux arts, Le Locle, Juin-octobre 2017.

A ceux et celles qui sont gênés par la photo de nu, Ina Jang évitera tout malaise. Jang bon.jpgSystématiquement les attributs de la féminité sont effacés. Ne reste du corps qu’une surface sinon vide du moins réduite à une surface colorée. Seules les postures et les chevelures sont intactes. D’une imagerie a priori suggestive trouvée sur des sites de charme japonais ne restent que des espaces anonymes. Le regardeur dialogue selon un nouveau pacte visuel : celui de la silhouette.

 

 

 

Jang.jpgLa sud-coréenne casse la « tradition » du nu féminin et de la pin-up des magazines. Et le titre laisse espérer une autre ère à la représentation du corps féminin. Par le collage, le caviardage et le traitement des couleurs en dégradé, s’instruit sa mise en abîme. L’art devient l’outil au service moins d’un sujet que d’un propos.

Plutôt que de fermer les écoutilles et rester dans l’esprit de famille de la nudité féminine, Ina Jang prouve que l’effacement devient un enjeu contre les attirances organisées. Son travail évite d’alimenter les voluptés mécaniques. Le corps reprend sa liberté par effet de spectre. Aux insomnies des voyeurs avec creux et rondeurs pharaoniques font place des Comtesses aux Pieds Nus dont la figuration n’est plus là pour se graver dans un imaginaire de papier glacé.

Jean-Paul Gavard-Perret