gruyeresuisse

03/01/2018

Les envols de Georg Baselitz

BaselitzBON.jpgDans la permanence du dialogue entretenu par Georg Baselitz entre peinture, sculpture, gravure et dessin, ce dernier demeure un espace privilégié d'expérimentations pour les valeurs ontologiques et scripturales du trait et de la couleur à l'épreuve des ressources propres ou associées du crayon, de l'encre, du pastel ou de l'aquarelle. Dans le passé de l’artiste les dessins sont rarement de grands formats, mais plus l’œuvre avance et plus les formats deviennent immenses. Et dans certaines de ses aquarelles, la couleur liquide envahit ou préserve les espaces des réseaux graphiques échafaudés à l'encre, s'insinue entre les arrêtes vives du dessin. Elle révèle ou habille les espaces de la composition, accentue enfin la gravitation des sujets par de larges aplats. Même si la pensée et les temps du faire diffèrent entre dessin et peinture, il y a - comme toujours chez lui - interpénétration, jeu de reflets et d'inversions dans la dialectique des médiums et des gestes : tendus ou fluides, opaques ou diaphanes.

Baselitz bon.jpgTrois thèmes majeurs peuvent être associés à son œuvre. Une iconographie des icônes du réalisme socialiste soviétique et quelques figures historiques comme Lénine ou Duchamp, Le second sujet revêt une dimension autobiographique. Il expose le peintre et son épouse dans une succession de doubles portraits. Et enfin l’artiste propose diverses figurations de l’animalité. A la fulgurance de l'encre et de l'aquarelle, de jour en jour, voire d'heure en heure, Baselitz adjoint la répétition et la combinaison de ces sujets à leur habituel retournement. Il en multiplie les points et les axes de symétrie dans la composition. Les « sujets composés » ainsi obtenus offrent d'un dessin à l'autre autant d'espaces et de possibles réitérés. Ils confèrent de nouvelles implications à son projet initial.

 

 

Baselitz 2.jpgEn ce mouvement perpétuel d'interrogation des enjeux de la représentation du réel et de la pratique picturale, le retournement des sujets inscrivent l’artiste au cœur de l'histoire des conventions et des révolutions artistiques. Appliqué à partir de 1968 pour la réalisation des œuvres ou leur présentation au public, Georg Baselitz définit cet engagement antagoniste comme « le meilleur moyen de vider ce que l'on peint de son contenu » pour « se tourner vers la peinture en soi ». Il ajoute : « le fait de renverser l'image me prouva que la réalité est l'image », « l'objet peint à l'envers est utilisable pour la peinture parce qu'il est inutilisable en tant qu'objet ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Martin Schwander, “Baselitz”, Hatje Cantz, Berlin, 2018, 280 p.
Georg Baselitz, du 21 janvier au 29 avril, Fondation Beyeler, Bâle, et poeuvres sur papier Kunstmuseum Bâle de 21 janvier au 28 avril 2018.

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John Armleder toujours

Armleder.jpgJohn Armlerder, « Hors sujet », Galerie Joy de Rouvre, du 18 janvier au 3 mars 2018.

John Armleder suit toujours son idée première (du moins telle qu’il aime la présenter) : ne pas fonctionner sur l’intelligence mais sur des commandes qui deviennent une impulsion créatrice. Mais ce n’est pas si simple. Ce que l’artiste choisit (objets par exemple) est la résultante de tout un travail de maturation. Certes Armleder prend soin de les décontextualiser comme il le fit naguère avec les « Furniture-Sculptures ». Libre au spectateur de « rebondir » dessus.

Armleder 2.pngL’artiste sait aussi que si en théorie « une œuvre d'art n'est pas forcément pensée pour un usage muséal », de fait elle est toujours considérée comme telle même pour usage et environnement personnel. Néanmoins l’artiste – le sachant – a toujours soif de créer des décalages. Fidèle un temps avec ses « dot paintings » à une sorte de « pointillisme », son « fluxisme » originel rejoint une forme de constructivisme qu’il poursuit en cultivant néanmoins et toujours divers types d’écarts dans et par la peinture.

Armleder 3.pngC’est pourquoi en dépit des étiquettes qui peuvent s’accoler à l’œuvre, Armleder s’en dégage sans forcément organiser un discours politique autour d'un style ou d'une méthode pas plus « de faire un carton d'invitation avec un tableau ». Ses "Wall paintings", les sculptures en plexiglas, peuvent donner l’impression qu’il passe vers le décoratif. Mais c’est là une vue de l’esprit. Il est vrai que celle-ci est déterminante Mais ce serait ne pas comprendre ce qu’une telle peinture prend en charge de la réalité. Ce qui paraît environnemental ne l’est jamais. Visiter l’exposition de Genève permet aisément de le comprendre.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/01/2018

Agustina Puricelli et les fruits de la passion

Augustina.jpgSi pour Georges Steiner « les arts sont enracinés dans la substance, dans notre corps humain », celui-ci peut s’agrémenter de ce qui l’alimente et qui devient un élément ou ingrédient de plus dans l’imagerie érotique. La nourriture parcourt la nudité en tant que pèlerin d’un jeu et comme vecteur de processus de transformation à l’aide de son modèle Daiana Lopez De Vincenzi, nana à l'ananas ou aux groseilles sur le gâteau.

 

Augustina 2.jpgPeut alors se comprendre une dérive à la notion « de corps au-delà des corps » élaborée par Didi-Huberman dans sa théorie sur la dissemblance de la figuration. Elle donne aussi une nouvelle forme au « corps glorieux » à la fois objet et sujet des nourritures terrestres. Prune de Cythère le corps nu devient tout autant compotier ou assiette. Bref le couvert est mis pour une fête dionysiaque.

Augustina 3.jpgAgustina Puricelli n’en fait pas pour autant un fromage même si le regard se paie une bonne tranche de sucres lents ou rapides. Le jeu semble plus important que la partie qu’il engage en ce qui tient d’une forme de schizophrénie et du rêve bien éveillé. A l’image réaliste pour qui une "table est une table", l’artiste argentine propose une vision à caractère symbolique. Elle permet néanmoins non de consommer mais de consumer le langage iconographique conventionnel.

Jean-Paul Gavard-Perret