gruyeresuisse

26/03/2018

Christian Maillard : le réel et son double

Maillard  1.jpgDans les effets de miroir que Christian Maillard plante dans le paysage l'image dénonce sa face cachée. Le photographe retient autant l’importance du lieu que du moment. Il met ainsi du paysage dans du paysage, une image fugitive dans une autre image fugitive - car rien n'est fixe dans le spectacle du paysage, en ce qui nous traverse de lui, sauf nous, nous qui restons immobiles. Preuve que réalité est bien, un point de vue.

Maillard 3.jpgTout le paysage apparaît comme un gigantesque engloutissement dans le temps. Il a un visage, une humeur, une langueur. Il passe à travers tout, sur tout, sous tout. Il traverse même selon l’artiste les murs du décor dérisoire qui s’intitule grands espaces ou cités. La lumière bien sûr le traverse, comme le froid ou la pulsation du vent mais il y a aussi toute la puissante présence des êtres si bien que dans un tel travail une double question se pose : qui est miroir de qui et de quoi ?

Maillard.jpgDes oeuvres émergent d’autres ombres. A la place du paysage surgit la rêverie architecturale au cœur non de la lumière mais de l’obscur. L’artiste, en reprenant une problématique nocturne du paysage fait passer d’un univers surchargé d’images à celui d’une sélection du regard. Il donne l’impression que le temps se défait. Soudain vivre est comparable à errer seul vivant au fond d'un instant sans borne puisque ne restent que des "indices" du paysage. Celui-ci devient le sujet dépouillé de photographies (lieu par excellence du spéculaire) qui foncent dans le spectrale des marges parfois d'un presque obscur.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Christian Maillard, Photographs », éditions Thomas Zander, Hatje Cantz, Berkin, 2018.

 

 

Les étranges corpus de Grégoire Bolay l’activiste minimaliste

Boley.pngGrégoire Bolay, « Rationalisme », Centre d’art contemporain, Genève, à partir du 22 mars au 13 mai 2018.

Reprenant à sa main une forme de minimalisme, Grégoire Bolay replace l’art dans une réalité contemporaine concrète. Il retient par exemple des « Gestes fossiles » témoins d’actions passées au sein de références conceptuelles, populaires ou personnelles. Tout semble une suite d’expériences incertaines, aux apparences parfois absurdes, parodiques ou poétiques. La contradiction est un point de prédilection pour le créateur. Il associe spéculations, contraintes et anecdotes par divers croisements ou réductions dans un système de correspondances sémantiques et visuelles productrices d’ambiguïtés interprétatives et dont le « Rationalisme » répond à une seule logique : que l’art soit « le miroir du monde » (dit Bolay) et parfois son mirage ou son miracle.

Bolay 2.jpgL’artiste ne travaille jamais d’après modèles. Il crée ses œuvres de mémoire comme dans sa série de shaped canvases « M.O. » (Mémoire objet). Ils représentent des "choses" dans un style qui intègre les « maladresses » du souvenir. Le tout inspiré par la bande dessinée. Cela engendre des représentations aussi naturelles qu’étranges au sein de peintures, sculptures et dessins apparemment de mauvaise facture créés par un artiste qui se dit « paresseux » mais travaille avec méticulosité. Le tout en ignorant la fiction ou la représentation humaine (sinon de manière allusive). L’importance des objets suffit à créer des narrations énigmatiques.

Bolay 3.jpgGrégoire Bolay semble montrer une chose et son contraire pour créer l’hésitation nécessaire à un espace de vérité qui contredit la « vocation » qu’on accorde à l’artiste et la puissance qu’il revendique trop souvent. La forme vient de l’intérieur mais une question demeure : « de l’intérieur de quoi ? ». L’œuvre avance ainsi  d’autant que la vie n’est passionnante que dans ce qui se dessine et se crée afin de savoir si "les choses valent la peine". L’art donne ainsi la valeur à ce qui n’est pas habituellement saisi ou mal vu donc mal montré.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/03/2018

Elena Kovylina : ricochets et uppercuts


Elena Kovylina Bon.pngC’est au début du millénaire qu’Elena Kovylina se fait connaître. Elle est l’époque et pour une performance (« Waltz ») habillée d’une veste militaire et entame un joyeux chaos avec le public au son de « Lili Marlene » de La Dietrich. S’ensuit une beuverie Vodka/Coca. Divers moments de danse de plus en plus zigzagante sont ponctués par les cocktails que l’artiste boit en affichant chaque fois une médaille sur son veston. Le tout jusqu’à l’ivresse voire au-delà. Elena Kovylina détruit certaines valeurs en se détruisant elle-même afin de découvrir quelque chose d’inconnu ou d’impossible dans une divagation entre la tragédie et la farce. Dans toutes ses réalisations l’artiste refuse de jouer un rôle : elle se met en danger. Femme de mauvaise vie ou cible elle offre sa chair au regard, à la vindicte et à la réflexion.

Elena Kovylina.jpgSes vidéos poursuivent les prestations scéniques. La violence est de plus en plus présente. Dans « Dying Swan » une danseuse classique est visée par un sniper. Tutu blanc et corps souple, cagoule noir et rigidité du tireur se font face le tout dans un mélange de musique symphonique et de guitare country. Jusqu’à ce que la tuerie se transforme d’abord en féerie avant que le merveilleux retombe dans la tragédie. Le sang coule en hommage au meurtre de la journaliste russe Anna Politkovskaïa en 2006 à Moscou. L’artiste crée souvent cette confrontation du corps de la femme à la violence. Dans « Shooting Gallery », Elena Kovylina tourne en continu sur une trottinette devant le stand de tir improvisé. Située devant la cible, elle devient l’obscur sujet d’un désir qui est autant de vie que de mort en une atmosphère de fête foraine mais où l’existence même du corps est en jeu.

Elena Kovylina 3.jpgDéfendue et « illustrée » par la suissesse Barbara Polla et accompagnée de Violaine Lochu, l’artiste plante une nouvelle fois, avec « Carriage », ses spatules à griffes dans le gras des images pour qu’elles suintent leur surplus d’extrême onction, leurs surestimations d’elles-mêmes. La créatrice refuse les visions Témesta et caramel mou. Elle rappelle que l’artiste doit d’abord accomplir la réinvention des femmes plutôt que de les endormir sous des histoires qui ne tiennent pas debout. Et plutôt que d’expliquer l’art aux lièvres morts que sont les hommes elle se sert du premier pour prendre les seconds à rebrousse poils. En conséquence l’artiste ne se veut en rien l’héroïne d’« illusions perdues » ni une momie muséale. Son travail permet des confrontations intempestives par de multiples ricochets et uppercuts.

Jean-Paul Gavard-Perret

Elena Kovylina (avec Violaine Lochu, « Au risque d’être femme », sur une proposition de Barbara Polla. Silencio, 6 avril 2018.