gruyeresuisse

25/09/2019

Philippe Fretz le Toscan

Fretz.jpgPhilippe Fretz, "Divine chromatie. cf. La divine comédie de Dante Alighieri", art&fiction, Lausanne, 164 p., CHF42.00, 2019.

Depuis plus de cinq ans Philippe Fretz propose un travail particulier. Et si chaque époque possède ses bateleurs iconoclastes l'artiste en est un. Ce qui ne l'empêche pas d'être de manière parallèle un «Warburgien». Il a créé jusque là divers chapitres d'une histoire de l'art à travers ses «planches» selon une hagiographie particulière. Le passé œuvre le présent et celui-ci en dépit de son inondation iconographique se voit remisé à une portion qui pourrait sembler non seulement incongrue mais congrue. Et Philippe Fretz invente son langage le long de ses enquêtes filées. Avec "In Media Res" il a scénarisé lieux et personnages en arpentant des routes ou les chemins de fortune de diverses époques où la Toscane pré-renaissance est souvent présente. L’humour et la feinte naïveté n’y sont jamais oubliés. Ils créent une fragrance particulière. La divagation devient le prétexte à des explorations non sans anachronismes ou décrochements visuels volontaires.

Fretz 2.pngIl est donc logique qu'à un certain moment Philippe Fretz ait eu envie de créer une synthèse de plus grande envergure. Et pour un tel arpenteurs des paradis et des enfers, Dante était le vecteur idéal tant il existe chez lui - et entre autres - des chanoines égarés en des cours d’abbesses. L'artiste scénarise une centaine de reproductions fondées sur ses peintures monumentales. Ce qu'il retient constitue une oeuvre géante de plus de 30 m2. Comme toujours chez Philippe Fretz les images sont accompagnées de textes : ici ceux  du philosophe Fabrice Hadjadj, de Didier Ottaviani, spécialiste de la pensée du Moyen-Âge et surtout de Stéphanie Lugon, de loin le plus intéressant. Certes "La divine comédie" n'avait pas besoin d'un coup de neuf mais Fretz répond aux attentes de ceux qui connaissent leurs œuvres respectives. 

Fretz 3.jpgLa grâce est à la fois «à l’italienne» (il y a toujours du Chirico chez Fretz dans son appétit et ses espèces d’espace) mais sans outrecuidance. Dante est repris avec intelligence et poésie. La création s’accorde à l’intérêt que sa grande entreprise généra et génère. L’imagination de l’artiste  est en "repons" du texte fondateur. Fretz une nouvelle fois surprend par sa complexité sous feinte de simplicité. Le cheminement de ses «personnages» reste impénétrable comme s’il matérialisait à la fois la vacuité de tout projet mais aussi sa gloire. Le tout par un génie de la couleur là où les formes se rapprochent de la sécularisation éternelle du texte de Dante que la puissance de la peinture ironique, décalée et savante nourrit.

Jean-Paul Gavard-Perret

23/09/2019

L'image reste la même - Paul Graham

Mack.jpgA travers la seule image de sa mère Paul Graham explore la fin de vie et les lents ravages du temps. Ces portraits montrent la figure maternelle endormie, yeux clos dans presque chaque photo. Au coeur de ce travail l'enfant et sa parente voient leurs rôles inversés : ce n'est plus elle qui veille sur lui, mais lui sur elle et celui qui fut créé devient le créateur.

 

 

 

Mack 2.jpgElle est toujours asssise sur la même chaise et la lumière l'enveloppe à travers la fenêtre. De telles poses révèlent une tendresse pudique et presque ineffable en dépit d'une vision frontale pleine de résonnances subtiles au sein de détails où les émotions sont juste caressées.

AMack 3.jpgvec une rigueur géométrique et un rythme emprunté au silence les photographies invitent en leurs camaïeux de couleurs grises et bleues à une méditation par l’entremise des rais lumineux. Rien n’est dit. Mais certaines images valent mieux que mille mots.

Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Graham, « Mother », Mack, Londres, 2016, 60 p., 40,50 £.

22/09/2019

Jochen Raiss : peau de l'ours et chimères

Raiss.jpgCollectionneur de photographies Jochen Raiss plonge dans la crevasse des souvenirs collectifs. Sous les flocons du temps, ici, certains ours - ou leurs ersatzs - vont et posent afin de donner des frissons aux belles du XXème siècle.

 

 

 

 

 

 

Reiss 4.jpgAutres et lointains, différents mais voisins ces ours deviennent les témoins d'un temps et d'une fantaisie perdus en laissant leurs traces dans les congères de la mémoire. Dressés sur leurs deux pattes postérieures ils deviennent des prétextes ludiques. Eloignés de leurs forêts ils sont entourés de femmes à croquer.

 

 

 

 

 

 

Raiss 2.jpgChacun laisse son empreinte sur leurs épaules. Ils peuvent être pris comme métaphores et miroirs de la nature humaine comme de celles qui se laissent docilement alpaguées. Ils mettent de la sauvagerie comique dans la civilisation policée et sont les pléonasmes de son évolution. Ces ours bonhomme font remonter sans risques des peurs ancestrales.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jochen Raiss, "Polar Bears", Hatje Cantz, Berlin, 2019, 112 p., 16 E..