gruyeresuisse

28/01/2019

En Jou : feu.

FLORENCE JOU.jpgImpliquer certains "dialogues" (implicites) peut poétiquement se révéler rudement efficace.  Florence Jou en offre divers plis : "Elle lui demande son épuisement /Je fouille, je couche, j'oblique dans les couches". Ou encore "Elle lui demande son incertitude / Je photographie des signes". Plus qu'un décryptage se produit un cryptage. Il n’enlève pas tous les doutes mais les asseoit. Si bien que la scène des amours (si amours il y a) prend un caractère étrange : "il visualise des points d’intensité dans son corps / il mémorise sur une chaise / odeurs / textures / densités /couleurs / il porte son corps ». Mais lequel au juste ? Et où ? L'écriture, le temps, la distance "avancent" face aux images ou dedans. En un montage de fragments en débord du réel là où toute visée représentative ou documentaire prend un caractère abyssal et là où le texte dessine une cartographie étrange, un noeud borroméen ou un éparpillement qui appartiennent à un "exporizon".

 

Florence joue 2.jpgEntre texte et image (induite), artiste et modèle, par le langage chaque situation duale ne serait donc jamais une fin mais un moyen. Ne demeure aucune prérogative absolue sur la prise du réel. Se pose - au mieux - la question d'un voyeurisme face à ce qui se passe ou ce qui en est dit. Ce qui s'émet "en repons" n'implique pas un dialogue ou la logique d'un acte induit par celui qui le précède. Emarge en filigrane dans le livre de Florence Jou une abrogation de certaines lois discursives et un système de re-présentation  là où tout est mis en suspens : "Elle lui demande son détachement / J'ai rendez-vous vers". Une nouvelle fois sans dire où ou vers qui.

 

Florence jou 3.jpgIl se peut que la narratrice plasticienne traverse, en robe légère et en trois jours, des vestiges d'une histoire sous une lumière blanche. Mais les protagonistes demeurent muets et impassibles là où se caressent les confins du monde dont nul ne peut préciser le fond ni la forme si ce n'est par esquisses. Tout ce que l’on peut affirmer  est l'existence des présences soumises à la traversée des désirs sans qu'en soit précisée la nature. Impossible d'en connaître les secrets ou l’extase sinon d’un certain vide ou d'un prélude qui viendrait guérir de la maladie du temps. Qu’importe si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. De telles bribes semblent naître de l’espace. Le lecteur y pénètre. Elles font insidieusement partie de lui. Il y avance tel un errant. Entre texte effectif et images latentes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Florence Jou, "C’est à trois jours", Derrière la salle de bains, Maison Dagoit, Rouen, 5 E., 2019.

27/01/2019

En avoir ou pas - Sarah Fisthole

Fishole bon.jpgCe n'est pas par simple trait d'humour que l'auteure et dessinatrice a choisi comme nom de guerre Sarah Fisthole. Le jeu de mots en  dit beaucoup et sur divers plans : il suggère une mission de réparation mais rappelle tout autant la condition d'objet sexuel à laquelle la femme est soumise. Elle reste encore un "ça" : un "ça qui ne doit pas" - sinon fermer sa gueule, ouvrir les cuisses pour le repos du guerrier et éventuellement se faire trouer la peau "sinon son corps ne sera plus assez pur pour le paradis."

 

Fishole 2.jpgLa plasticienne et auteure n'est pas dupe des impostures. Les ségrégations ont la vie dure. Pour les combattre, elle vise juste : "prendre la virilité par les couilles" serait vain. Elle lutte en solo et dans la démesure verbale et visuelle pour éloigner des femmes ce qui reste le plus obscène  pour elle : la douleur ou la souffrance que la société leur fait apprécier au nom du syndrome de Cendrillon.

Fishole.jpgIl arrive en effet qu'en son nom les femmes trouvent leur corps et leur libre arbitre trop grands pour elles-mêmes si bien qu'elles  sont prêtes à n'être qu'un fond de vase propre à faire patauger les monstres qui la visitent. Ceux-là ne résistent qu'à celles qui le deviennent.  Et afin que les négresses blanches de l'occident sortent du mépris et que ceux qui le font subir en paient le prix Sarah Fisthole fait le job. Elle répond aux mâles par le mal nécessaire. Qu'importe celles et ceux qui la rejettent.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sarah Fisthole, "Rage against the machine", Editions Furtives, Besançon.Dessins : entre autre in "Gonzine la revue oestrogénique". Et voir le site de l'artiste.

 

25/01/2019

Fabienne Martin et l'image des femmes

Fabienne marrtin Audrey-Matson-.jpgFabienne Martin a créé l’agence « FAM » en 1977 afin d'offrir une "alternative à l’image du modèle classique" des femmes. Son projet fut inspiré au départ par la Nouvelle Vague et le cinéma russe. Elle s'est fixée sur "la mise en scène sous forme d’images ou de scénarios fictifs" et retient des photographes (femmes et hommes) qui cultivent une singularité ou une sophistication baroque.

Fabienne Marin William Klein.jpgL'instigatrice a transformé la présence des mannequins à travers des références (pleines d'humour) littéraires, cinématographiques, picturales éloignées des représentations stéréotypées en diverses scénographies transgressives, vives, ironiquement romantiques.

Fabienne Martin Martine-Barrat.jpgC'est une manière de glisser dans l'obscur, d'en exhausser la lumière noire pour permettre de lever le voile sur ce qui ne se montre pas ailleurs. Le tout dans la contingence du grain et de l’écume pour rendre familier le secret que tout être cache dans les arènes de l’obscur. Sous feinte de légèreté un flux se libère.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Fabienne Martin, "FAM – CHAPITRE II", Galerie Agathe Gaillard, Paris du 11 janvier au 9 février 2019.

 

(Photos d'Audrey Matson, William Klein, Martine Barat).