gruyeresuisse

14/12/2017

Cendres Lavy et les manducations

Cendres BON.jpgLes dessins de Cendres Lavy dans « Disséminer – disseminate » et sur support couleur crème proposent d’étranges scènes sans moindre lamento de tourterelles. Les êtres unis de manière surprenante font durer l’attente. Ils plongent leur bouche vers le corps de l’autre pour créer des liens étranges par timidité ou sans la moindre réserve. Cendres Bon 2.jpgLeurs morceaux se nichent ou ruent sur leur « proie » de manière vagissante ou impérieuse. Mais l’inverse est vrai aussi. Chacun s’axe ou dérive. La nostalgie tend vers les saumures ou ramures de lieu de jadis qui se pénètrent voire s’incisent selon un amour dévorant ou avalant..

Sous la peau le corps devient une usine en surchauffe ou en désuétude là où se mêlent désir et incompréhension.. L’être est le bestiau, il existe chez certains d’entre eux du pourceau. Les yeux n’en croient pas ce qu’ils voient mais leurs propriétaires acceptent les prises de leur hure. Ils subissent des trombes mollassonnes, des désirs de bric et de broc. Cendres bon 3.jpgDes mains pénètrent le corps devenu baudruche, des bouchent boivent l’eau ou le lait de divers boyaux. Demeurent des êtres presque zombies ou d’anges avariés en goguettes. Le jeu ne demande même plus le je. Tout se passe dans une relative indifférence. Elle rend de telles images pleines de douce violence et d’ambiguïté surprenante. Si bien que l’érotisme n’est plus ce qui habituellement est donné à voir. La dissémination derridienne y trouve un nouveau sens.

Jean-Paul Gavard-Perret

Cendre Lavy,« Disséminer - disseminate », coll. « Pool of tears, White Bread productions, 2017.

Redécouvrir Jürg Kreienbühl


Kreinhenbul.jpgNé à Bâle et après des débuts d’études de biologie à l’Université de sa ville, Jürg Kreienbühl s’inscrit aux Beaux-Arts qu’il abandonne pour suivre une formation de peintre en bâtiment. Il quitte la Suisse, part en banlieue parisienne où il peint des décharges, des cimetières et des cadavres d'animaux en décomposition. S’installant en 1958 dans le bidonville de Bezons, il vit dans la carcasse d’un bus et dans le dénuement. Il réalise le portrait de ses semblables, amis et perdants. Ayant vendu quelques toiles il s’achète son "atelier-roulotte" mais continue à vivre parmi les exclus des « fossés » et peint marginaux, prostituées, clochards et infirmes.

Kreinhenbul 2.jpgGraveur et  lithographe il produit de manière compulsive portraits et natures mortes, paysages : vieille manufacture, chantier, trésors abandonnés de la galerie de Zoologie du Jardin des Plantes de Plantes, centrale nucléaire, port, brasserie (« Warteck » de Bâle), le jardin enchanté de Bernhard Luginbühl, montagnes. Peintre expressionniste sous évalué, Jürg Kreienbühl a su montrer la destruction, la décrépitude sans concession afin de souligner les ravages de l’urbanisation. Peu a peu son œuvre trouve  sa juste place en France comme en Suisse. Face à l’insignifiance formaliste, l’intellectualisme vide ou dérisoire elle confronte au réel de manière violente mais poétique pour rappeler l’humanité en déshérence. La rébellion ne passe pas ici par le procédé, la critique rhétorique, la transgression cérémonielle. Elle est plus incisive, ardue, impertinente. Irrécupérable - comme ceux que l’artiste a tirés de l’oubli.

Jean-Paul Gavard-Perret

"Dans la place", Pavillon Carré de Baudouin, Paris, jusqu’au 23 décembre 2017

 

13/12/2017

Matt Mullican du concept à l’existence

Mullican BON.jpgMatt Mullican, « Representing That World », Mai 36 Gallery, Zurich, du 3 novembre au 23 décembre 2017.


Matt Mullican pratique la peinture, le dessin, la sculpture, la photographie et la vidéo avec le même brio. Son « Representing That World » peut être compris de deux façons. D’une part il s’agit d’un relevé de la violence, de la présence du sexe et de la consommation dans le quotidien. D’autre part des toiles proposent une signalisation qui permet de comprendre comment chaque individu est pris dans ce contexte et les préjudices que cela entraîne. Sur toile jaune, photos ou signes (qui rapprochent d’une sorte de concept-art scénographié) l’artiste dresse une cosmologie du sujet, de ses mots, de ses cadres qui créent non seulement son environnement mais son logiciel de lecture du monde.

Mullican.jpgL’américain propose une approche très postmoderne où les capacités des médiums sont revisitées. Formes sexuelles, matrices verbales jouent non sans ironie jusqu’à tourner en ridicule les « re-pères » mais sous forme purement plastique. Les lois et standards de représentation et de règles en prennent pour leur grade. Certaines pièces sont des renaissances, d’autres descendent dans les entrailles tremblantes du corps. Le tout dans une perfection d’agencement, de sensibilité et d’intelligence.

Mullican 2.jpgEntre abstraction du logos et figuration des images la stratégie d’hybridation est subtile. Le montage est aussi soigné qu’impressionnant. Encore trop ignoré en Europe, Mullican trouve à Zurich une tête de pont pour sa défense d'une esthétique qui est peu connue dans le vieux continent sauf justement en Suisse où des artistes travaillent dans le même sens (on pense à Rebetez par exemple). Animé de lucidité et de poésie, l’artiste opte pour l’espoir contre les écrasements. Au regardeur de se débrouiller, de se dépêtrer dans des réseaux parcourus d'intensités diverses de mémoire, de pensée, de sensation, d'émotion, de rythme. Surgissent la persistance du désir et la permanence de l'obstacle.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:22 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)