gruyeresuisse

09/08/2020

Nécessaires manipulations des images : Keren Cytter

Cytter.jpgL'artiste américaine née à Tel-Aviv Keren Cytter est vidéaste et performeuse de premier plan. Elle a créé entre autres des narrations à travers plus de 60 films en ces dix dernières années. Sa reconnaissance internationale passe aussi par ses dessins et photographies. Elle est enfin une écrivaine  caustique auteure de trois romans (en particulier "The Seven Most Exciting Hours of Mr. Trier’s Life in Twenty-Four Chapters", de poème, d'un journal intime ( "White Diaries).

Cytter 2.jpgPour Keren Cytter la femme demeure implicitement considérée par une idéologie machiste telle une copule sans sujet, ni attribut (sinon celui de ses formes qu'elles doit offrir à son alter si peu égal et qui la soumet à ses quatre volontés), un corps compulsif en perte de pensée, une tête semblable à un bilboquet et à la merci des cerveaux "malins" (qu'elle fait néanmoins disjoncter). L'artiste s'élève contre une conception du "néant de l'être féminin fait de spasmes, d'entailles ou blessures". Dans ce but elle renverse les codes autant esthétiques que politiques.

Cytter 3.jpgToute une réalité sociale est là dans un travail expérimental. Il met à mal les habituelles visions ou histoires là où existent des clins d'oeil ou rappel des univers d'Alfred Hitchcock, John Cassavetes, Roman Polanski, Tennessee Williams et Samuel Beckett. Rien de linéaire ou de chronologique dans ses montages et montrages expérimentaux. Et ce afin de casser les schémas classiques d'interprétation là où se mêlent des éléments autobiographiques à une imagination des plus fertiles. Les personnages sont imbriqués dans des situations compliquées afin de souligner différents types d'aliénations dont la femme subit les conséquence. Cytter fait s’épancher des possibles à l’illimité vertige de la provocation toujours habilement programmée. Cythère n'est plus ici.

Jean-Paul Gavard-Perret

Keren Cytter, Noga Gallery, Tel-Aviv, été 2020.

08/08/2020

Sabine Weiss : les lumières de la ville

Weiss.pngSabine Weiss est née en 1924 à Saint-Gingolph. Elle commença son travail de photographe chez Paul Boissonnat à Genève. Selon elle "ce n'était pas une lumière" mais elle y apprend la technnique et comprend très vite que la lumière comme source d'émotion est capitale et va la rapprocher des grands photographes qu'elle rencontre à Paris : Robert Doisneau entre autres.

 

Weiss 2.pngAprès trois ans comme assistante, elle ouvre son premier atelier de 25 m carré. Poussant un peu les murs elle y restera très longtemps. Au début elle pratique le troc pour survivre avant de devenir photographe de vitrines au magasin du Printemps "à soixante (clichés) à l'heure". Puis elle travaille pour tous les grands magazines américains et la publicité. La photographe reste très polyvalente et traite tous les sujets (même les couches pour bébés...)

Weiss 3.jpgElle est connue surtout pour ses portraits (Dubuffet, Giacometti, Miro, B.B. et bien d'autres et des inconnus). Existent dans ses photos toujours une douceur et une attention bienveillante. La créatrice cultive naturellement un humanisme. Elle reste un modèle sur le plan technique et la composition mais surtout par son regard. Celle qui se dit artisane plus qu'artiste demeure une référence absolue dans l'histoire de la photographie et ses oeuvres se retrouvent dans les musées du monde entier.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sabine Weiss, Musées de l'Elysée, Lausanne.

06/08/2020

Le bal des mots dits - Tristan Félix

TT 5.jpgAux mots de sens Tristan Félix préfère les mots matières. Elle les fait sortir de sa souffrière mais en mistouflette dégingandée. Il faut dire que celle qui se cache sous de nombreux sobriquets - qui sont parfois cache-sexe -  reste agile de l'esprit et de la gambette littéraire : sa poésie tient dans l'estomac même des étalons.

Le passé l'a parfois trompé, le présent parfois la tourmente pour autant l'auteure ne file jamais une mauvaise pente. Son passé empiété elle le recompose histoire de couper la chique à Novarina lorsqu'il déclare "L’passé m’a composé ; j’suis morose". Bref la créatrice va de l'avant. Elle nous fait entrer dans l'aire des bouffons sans leur faire la leçon. C'est du grand art là où la vie roturière ondule du croupion. Tristan Félix en est la couturière. Son souffle est vivant et son humour funambule.

TT6.jpgEn conséquence il ne s'enlise jamais mais enfile de superbes perles. L'auteur sait qu'il n'existe pas de fuite dans le temps : ce dernier passe et nous dépasse. En conséquence il faut savoir se donner de bons moments et entrer dans la danse. Le tango en l'occurence. Rien de tel que du Carlos Gardel pour mettre le bordel. Mais une telle abesse se fait au besoin redresseuse de tords avant de ranimer les choses exquises qui nous grisent. C'est revivre, respirer sans trop trépasser. Et même si certains danseurs ne donnent pas envie d'être enlacée, qu'à cela ne tienne : dès que la milonga commence tout chagrin d'amour ne pèsera pas lourd.

Jean-Paul Gavard-Perret

Tristan Félix, "Tangor", préface de Dominique Preschez, PhB Editions, Paris, 2020, 76 p., 10 E..