gruyeresuisse

13/03/2020

Maurizio Cattelan, Pierpaolo Ferrari et Martin Parr : Splash

Splash.jpgChez Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari comme pour Martin Parr, l’imaginaire renvoie la réalité à une fin de non-recevoir en un basculement dans « l’irréel » qui contredit la pression et la nécessité sous lequel le monde ploie. Tout induit à un laisser-aller, un certain farniente et une manière de retourner la lourdeur du réel comme un gant.

 

Splas 2.pngC'est pourquoi après le succès du magazine ToiletMartin PaperParr, sous le même titre, est publiée une monographie de la collaboration entre le photographe britannique et le magazine créé par les deux italiens qui tranforment dégats et agissements en oeuvre d'art. Des signes incohérents acquièrent une esthétisation et une propriété réversible des extensions infinies qu'un tel art de la fugue propose.

Splas 3.jpgLes 120 images tirées des archives respectives des trois iconclastes dégagent des processus acquis. Nous sommes loin des figurations de type développement personnels. Ici faire de la vie une oeuvre d'art passe par l'accident, l'erreur et une forme de dépossession des plus jouissives.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marizio Cattelan & Pierpaolo Ferrari , ToiletMartin PaperParr, Damiani Edittore, Milano, 2020.

07/03/2020

Farces et attrapes de Jacqueline Devreux

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Mixant photographie et peinture Jacqueline Devreux présente dans sa nouvelle exposition des approches plastiques et graphiques fortes en ironie pour l’éclosion décalée de la «chose» (papesse, poupée et autres fétiches) érotique qui se libère ici de l’empire du regard masculin et de la façon de montrer que le mâle caresse.

 

 

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L’artiste impose d'habiles transgressions au sein de scènes qui ne sont que suggérées. Photographier, peindre, découper, monter revient à montrer ce qui reste dissimulé (enfin presque) mais tout en révélant de nouvelles ambiguïtés au sein d’un univers au « flux » est résolument féminin.

 

 

Devreux 2.jpgL’intime et la corporation prennent des tours particuliers au sein d'une discontinuité revendiquée comme telle là où le corps féminin résiste dans la sourde mélopée par la rythmique de l'Imaginaire de la créatrice. Les images approchent le désir par un sens du jeu. Moins anxieux que parfois chez l'artiste, il est nourri d'«ardore» et de fantaisie discrète. Jacqueline Devreux semble veiller sur ses modèles en ramenant à l’étrangeté d'un face à face qui ne peut se dérouler qu’à deux et qui fait du silence des femmes un aveu.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacqueline Devreux, "Gestation", galerie Pierre Hallet, Bruxelles, de 12 mars au 2 mai 2020.

23/02/2020

Aimer la littérature pour son mesonge : Jean-Benoît Puech et son double

Puech.jpgLa littérature n’est pas toujours une idéalité dans laquelle l'auteur fait force de loi. Jean-Benoît Puech le prouve avec Benjamin Jordane son semblable, son double auquel il arrive à la compagne d'un père trompé  de coucher avec la créature qu'il a inventé...

En lieu et place de l'autofiction se profile un pur geste iconoclaste. La littérature n'est plus tabulée par le positivisme. Puech propose de nouvelles logiques de représentation où disparaît chaque fois l’unilinéarité des représentations comme dans cette nouvelle et le texte qui la complète.

Puech poursuit son jeu de miroirs et d'indices d’organisations et de variations, de système d’espaces et de temps. La fiction remet à nu des lois, des invariants dans des stratigraphies qui font que le corps d'une entité - entendons Benjamin Jordane - ne possède rien d'un corps céleste gazeux.

 

Puech 2.jpgLa croûte solide de la fiction se transforme en surfaces faussement dormantes sur lesquelles peuvent s’empiler des questions fondamentales : qu’en est-il de l'écriture, d'un auteur et plus généralement de la littérature dans une période où la virtualité joue des tours et où le roman classique est livré à sa pauvreté ?

Ici la nouvelle ne se réduit plus à un magma égotique en mal de sédimentation et en excès de théâtralité. Contre toute cohésion homogène, l'auteur multiplie les chausse-trappes. Et cette nouvelle nouvelle navigue loin de l’analogue et du fétiche : deux officiers s'entretuent en terre foraine au nom d'un missionnaire dont le légende et peut-être douteuse.

D’où la nécessaire outrance sans laquelle une prise en charge des histoires individuelle et/ou collective ne peut avoir lieu : Puech une fois de plus  met devant un corps qui n'est pas le sien mais fait pénétrer par sa peau une partie de son secret. La fiction devient signe sous une ligne de flottaison qui ne cache plus ses ruptures, ses secondes et ses tierces là où l'auteur et son double se moquent autant de l'éternité que du néant.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Benoît Puech, "La mission Coupelle", Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2020, 56 p., 13 E..