gruyeresuisse

26/12/2017

Max mon amour – Vincent Flouret

Floret 3.jpgPar l’entremise de Max son toutou un rien chic et patient, Vincent Flouret a eu l’idée de rendre hommage à des photographes célèbres par leur style : Avedon, Lindbergh, Richardson, Bourdin, Jean-Loup Sieff, Pierre et Gilles, etc., sont revisités de manière farcesque et pertinente en cette « monumentation » canine.

 

 

 

 

Floret 2.jpgLa vie de chien prend une perspective libératoire là où le toutou remplace l'égérie. C'est sans doute moins érotique (sauf sans doute pour les zoophiles…) mais cela crée une manière de mettre de la distance dans le regard voyeur. Il ne peut plus être par de tels portraits en quête d'un double. Celui-ci perd son visage ou pour le moins ce n'est plus le "bon". Narcisse n'est que museau et papattes.

La forme animale garde néanmoins la capacité de devenir un lieu de l'art bien au-delà de la caricature. La stature anthropomorphe en prend pour son grade mais sans le moindre cynisme. Les porte-empreintes de nos images créent d'autres hantises : elles sont drôles. Là où soudain ce n'est plus Vénus qui est à sa proie arrachée mais le voyeur.

Flouret.jpgD’une de ses "mains" le photographe tend un miroir, de l’autre il le retire. Cette approche suscite le soupçon. Le miroir est le lieu brisé du simulacre. S’y laisse sinon la proie pour l’ange, du moins la bête pour otage. Max devient le vecteur de la vision remisée et de l’aveu contrarié. L'alliance "psyché-délice" se transforme en "psyché-délire" qui ne manque pas de chien.

Jean-Paul Gavard-Perret

12/12/2017

Les sanctuaires de Curtis Santiago

Santiago bon.jpgCurtis Santiago, Galerie Analix Forever, Genève du 14 décembre 2017 au 14 février 2018.

Barbara Polla présente la première exposition en Europe de Curtis Santiago. Né à Trinidad, l’artiste canadien développe  des recherches multimédias étendues jusqu’à la musique et la performance. Il est reconnu pour ses « boîtiers » et ses peintures pop art et art brut. Ses peintures trahissent l’influence de Basquiat et des artistes autodidactes. Comme pour eux l’art est pour lui un moyen de montrer le monde tel qu'il est mais le caricaturant, le grossissant ou en le réduisant. Ses images hybrides sont nourries par le mouvement des « cultural studies » et sa mise en exergue de toutes les minorités.

Santiago.jpgA travers les dioramas des séries « infinity » Santiago scénarise le monde sur une échelle la plus réduite possible. Ces représentations sont positionnées dans des boîtiers de poudre, de bijoux ou de cigarettes et autres boîtes à musique. Ce choix n’a rien d’anodin et propose une médiation particulière d’un genre volontairement « pauvre ». Néanmoins les scènes les plus larges ou violentes trouvent là un caractère « précieux » même si l’artiste ne fait pas dans l’orfèvrerie. A mi chemin entre la miniature et une forme de recup-art il n'est pas question dans cette modélisation de transformer les images en objet de porcelaine.

Santiago 2.jpg"Porter" sur soi de tels colis fichés devient possible sans pour autant les réduire à  des colifichets.  Les "sculptures" peuvent être considérées comme pense-bêtes où surgissent des détails « réalistes ». Les ensembles baignent dans une atmosphère glauque  ou violente. Une parodie grotesque, macabre ou sublimée touche au pouvoir mystérieux que l’art possède de réinventer le monde et de souligner ses tares ou ses luttes. Le spectateur demeure fasciné par un tel changement d'échelle : la réduction devient un spectacle quasiment intérieur. Surgit en conséquence une nouvelle version de l'esthétique la plus profonde, cachée et "sacrée". A savoir l'"intima spelunca in intimo sacrario". On n'est rarement allé aussi loin, plus profond en  de tels  « sanctuaires». Ils sont ici plus humains que religieux.

Jean-Paul Gavard-Perret 

 

 

 

 

 

10/12/2017

Roger Ballen et Asger Carlsen : quand le "ça" parle

Ballen.jpgRoger Ballen et Asger Carlsen s'amusent à distordre les corps, percer la psyché et renverser le portrait afin d'y joindre l'humour à l'animalité, le mixage des genres et le brouillage des mœurs. 23 ans séparent le Sud Africain et l'Américain mais ils partagent le même goût pour le côté noir du psychisme et de la condition humaine. Travaillant entre eux à distance grâce aux nouvelles technologies ils ne renoncent pas au "vieux" collage dadaïste et poursuivent son esprit à travers des photos collages, montages ou démontages. Jouant du grotesque, du macabre, du monstrueux et du sinistre ils s'en amusent afin de créer, face aux beautés et genres standards, leurs dysmorphies.

Ballen 3.jpgManière pour eux, comme chez les Dadaïstes, de se rapprocher d’un monde plus sain dont ils deviennent les outsiders rabelaisiens par leurs métaphores de la condition humaine. Ayant éliminé les moutons de Panurge ils créent leur abbaye de Thélème propre aux existences excentrées, périphériques. Ils soulignent tout autant par leur absurdité plastique celle du monde. Le comique fait passer la pilule amère de la transgression. Mais l’œuvre est moins cynique qu’on le dit parfois. A moins de prendre ce mot pour introduire des deux artistes dans le cercle des philosophes qui portaient ce nom dans la civilisation grecque.

Ballen 2.jpgJaillit de chaque image une poésie dégingandée et narrative : névroses, paranoïas et schizophrénies du monde occidental trouvent une assise. Le subconscient devient les matières et manières premières des deux moines paillards. Ils ne craignent pas de chatouiller où ça fait mal mais restent moins intéressés à des luttes spécifiques qu’à la remise en « formes » du concept d’être humain. L’univers désaxé permet de montrer des situations et des sexualités qui sont souvent anxiogènes. Les deux néo dadaïstes les rendent grotesques. Il faut les prendre comme deux plaisantins essentiels toujours prêts à creuser ce qui se cache sous la surface du surmoi et du moi. Bref en de telles images où les créateurs font flèche de tout bois, le « ça » parle » : il ne bégaie pas.

Jean-Paul Gavard-Perret